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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/543

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ses paroles. Le père Beslay, la bouche bée, regardait, écoutait, admirait, sans même remarquer que la prédication du jour détruisait souvent celle de la veille ; il crut, avec sincérité, s'être approprié la doctrine d'un maître, alors qu'il ne s'était rempli que des incohérences d'un rhéteur extraordinairement agile, mais sans puissance créatrice, qui était à un véritable réformateur ce qu'un virtuose serait à un compositeur de musique. Dès lors Beslay entra dans le rêve et crut qu'il suffisait de quelques décrets pour modifier instantanément toutes les relations économiques qui régissent les rapports de la société avec elle-même et des peuples entre eux.

Ces conceptions de réformation sociale qui s'imposent à certains esprits faux avec la claire évidence d'un théorème mathématique ont entraîné bien des hommes jusqu'au crime, nous l'avons vu pendant la commune, mais elles ne firent point dévier Charles Beslay des principes de probité sur lesquels sa vie s'appuya toujours. Les Hindous, qui sont de grands faiseurs d'apologues, racontent que l'on trouve parfois sur les bords du Ganga-Godavery une graine inconnue mêlée aux sables du rivage ; selon qu'elle est jetée dans une terre bonne ou mauvaise, elle produit une fleur sans parfum ou un fruit empoisonné. Il en est ainsi de la semence intellectuelle des hommes qui, tombée dans certains cerveaux, donne parfois naissance à des théories dont l'application est redoutable. Le maître de Charles Beslay, Proudhon, avait compris cela de bonne heure ; d'avance il avait répudié les conséquences de bien des prémisses qu'il avait Imposées ; lui aussi, ne voulant pas que la société fût jugée et condamnée d'après les lois qu'il essayait de formuler, il s'était « lavé les mains, » et dans un jour de clairvoyance il avait écrit :

« La révolution sociale ne pourrait aboutir qu'à un immense cataclysme dont l'effet immédiat serait de stériliser la terre, d'enfermer la société dans une camisole de force, et, s'il était possible qu'un pareil état de choses se prolongeât seulement quelques semaines, de faire périr par une famine inopinée trois ou quatre millions d'hommes. Quand le gouvernement sera sans ressources ; quand le pays sera sans production et sans commerce ; quand Paris, affamé, bloqé par les départemens ne payant plus, n'expédiant plus, restera sans arrivages; quand les ouvriers, démoralisés par la politique des clubs et le chômage des ateUers, chercheront à vivre n'importe comment; quand l'état requerra l'argenterie et les bijoux des citoyens pour les envoyer à la monnaie; quand les perquisi- [tions domiciliaires seront l'unique mode de recouvremens des contributions;... quand la première gerbe aura été pillée, la première maison forcée, la première éghse profanée, la première torche allumée; quand le premier sang aura été répandu; quand la pre-