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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/477

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dans une autre langue que celle de cette traduction. Or cette autre langue, c’est la langue grecque ; on peut le prouver non-seulement par l’étude du texte latin, mais encore en considérant les mœurs des personnages, leurs noms et les lieux qui furent le théâtre des événemens. Ainsi, au point de vue de la langue et du style, le manuscrit présente, à l’appui de notre assertion, des argumens et des faits de trois ordres : d’abord une foule de locutions insolites en latin, et qui cependant sont moins des solécismes que l’exacte reproduction d’autant de tournures grecques correspondantes ; ensuite bon nombre de termes détournés de leur sens habituel et qui n’ont retenu du latin qu’un perfide extérieur ; enfin plusieurs mots absens de tous les vocabulaires, et qui se trouvent être littéralement du grec transporté dans le latin. Sous le rapport historique et littéraire, les mœurs dont le roman d’Apollonius de Tyr nous offre la peinture sont incontestablement grecques, témoin le Gymnase, le Pornion, les fêtes de Posidon, le temple d’Artémis, et le reste. Le héros s’appelle Apollonius : c’est qu’il est doué d’une sagacité qui tient de la divination, et dont il fit usage pour résoudre les énigmes du roi Antiochus. Le médecin qui, précurseur d’André Vésale, réveille à la vie l’épouse d’Apollonius, se nomme Céramonte, c’est-à-dire qui combat et repousse la mort. Le roi de Mitylène, qui, sur le marché où des pirates ont mis en vente la fille d’Apollonius, persiste à se faire enchérisseur contre le marchand Lénonius, c’est Antinagoras. Enfin les époux à qui Tarsia est confiée par son père sont l’un Strongulio ou Grossier, et l’autre Dionysias ou Adonnée-au-vin.

Le lieu de la scène est tour à tour Antioche, Tyr, Tarse, Mitylène et Éphèse. Notre manuscrit du XIVe siècle, je me trompe, la version latine du roman grec écrit au commencement du Ve, est l’œuvre d’un chrétien, témoin l’ange qui vient annoncer la mort d’Antiochus ; témoin aussi la prière adressée au Seigneur (J.-C.), et l’adjuration du vrai Dieu, du Dieu vivant (per Deum verum, per Deum vivum). De plus, ce chrétien était un moine ; il se trahit en maint endroit par cette formule de salutation : ô mon révérend, mon très révérend ! Son latin, qu’il ne faut pas confondre avec le latin moderne, accuse les premières années du Ve siècle, et se ressent inévitablement de la chute de l’empire romain d’Occident.

Avant le Ve siècle, on chercherait en vain une version quelconque du roman grec d’Apollonius de Tyr ; mais plus tard la poésie et la prose semblent rivaliser à qui interprétera le mieux un digne émule d’Héliodore et de Longus. Il convient de placer en première ligne, pour la date du moins. Une traduction qui fut faite en vers politiques grecs, et qui serait tout entière perdue sans retour, puisqu’on ne sait rien de l’auteur, pas même son nom, ni l’époque de sa vie, si Ducange n’en avait recueilli de rares débris, quelques mots aujourd’hui épars çà et là,