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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/456

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de laisser vivre dans son coin à l’état d’intermède et comme les circonstances et le génie de son auteur l’avaient créé. A la place de la Prusse on mit la Russie, aux grenadiers de la guerre de sept ans succédèrent des Kalmouks et des Baskirs, à la silhouette du vieux Fritz on substitua la caricature du tsar Pierre, et tous ces élémens furent reliés et fondus ensemble dans une action dramatique des plus insensées et ne conservant d’ailleurs aucun rapport avec le caractère primitif de la musique. Quelqu’un a comparé l’Étoile du Nord à ces enfans équivoques qui en naissant coûtent la vie à leur mère ; le fait est que le Camp de Silésie, l’œuvre-mère, n’y aura point survécu et que ce qui nous reste n’est point de nature à nous ôter tout regret de sa perte. Et cependant, que de fières beautés, de riches détails dans cette partition cosmopolite, et quels fulgurans éclairs la sillonnent !

Nous avions fini par ne plus croire à la reprise de la Statue, toujours interrompue au bon moment comme le travail de Pénélope ; elle vient néanmoins d’avoir lieu, et l’interminable aventure, loin de nuire à l’œuvre de M. Reyer, n’aura fait que rendre le public plus attentif. Le joli rêve d’Orient que ce drame lyrique d’un musicien ingénieux, artiste et sachant habilement tirer parti de toutes les acquisitions d’un temps comme le nôtre ! Il y a là en effet les impressions et les réminiscences les plus diverses ; vous retrouvez à chaque instant le voyageur, le peintre, le critique, le dilettante raffiné, l’homme d’esprit surtout. Ni Decamps, ni Marilhat, ni Théophile Gautier, ne sont absens de cette musique, où Weber a bien aussi sa part à revendiquer. Car, si la théorie est une chose, la pratique en est une autre, et tel qui, dans la discussion, va se fendre gaîment d’une hyperbole à la gloire de l’école de Bayreuth, dès qu’il s’agit d’instrumenter devant le public y regarde à deux fois et très sagement s’arrange de manière à ne point dépasser Oberon. Inutile d’ajouter que rien dans ce que nous disons là ne saurait compter pour blâme. Un musicien qui, à l’époque où nous vivons, ne serait ni peintre, ni journaliste, ni même un peu archéologue, manquerait à tous ses devoirs.

En ce sens, Berlioz, génie compliqué, tourmenté, répondait bien aux tendances modernes. Ce qui domine chez ce musicien, c’est l’artiste ; la musique ne vient qu’en surcroît ; il dit : Shakspeare, avant de dire : Beethoven ! les poètes, les peintres, l’atmosphère romantique ambiante l’ont fait ce qu’il est ; s’il n’y avait eu jamais que des musiciens sous la calotte des cieux, Berlioz n’existerait pas. Sa musique, n’eût-elle point d’autre mérite, aurait du moins celui-là d’être unique de son espèce : « Il a ouvert son ère et l’a fermée. » Ce mot de Kiesewetter sur Sébastien Bach semble inventé pour Berlioz. Il aura passé comme un météore, beaucoup l’admirent, personne ne songe à l’imiter ; nulle école autour de lui ne s’est formée, à peine a-t-il laissé quelques amis, quelques disciples, lesquels, comme M. Reyer, quand on les considère