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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/455

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circonstances, et nous la retrouvons dans l’Étoile du Nord, où Scribe n’a point manqué de l’utiliser selon sa théorie ; ce qui n’était à Berlin que tableau de genre, ici devient situation. De quoi s’agit-il en effet dans le Camp de Silésie ? D’un simple intermède musical ; Vielka engage son amant à répéter le concerto de flûte qui se joue dans le pavillon du roi, et c’est en chantant la mélodie qu’elle vient en aide à la mémoire de Conrad. La flûte propose un passage, elle y répond et plus ce passage est difficile, plus sa virtuosité de cantatrice s’en donne à cœur joie. Mais ce duel ou plutôt ce duo, tout épisodique et tenant la place d’un morceau de concert, va prendre dans l’Étoile du, Nord couleur dramatique et servir à ramener une pauvre folle à la raison. Au lieu d’avoir tout bonnement de la musique pour la musique, nous avons une musique thérapeutique à l’usage des maisons d’aliénés : Pierre le Grand d’un côté, le charpentier Georges de l’autre, tous les deux soufflant à qui mieux mieux dans leur embouchure, tandis que l’infortunée Catherine, pâle, échevelée, l’œil hagard, s’efforce de rassembler ses souvenirs en paraphrasant la ritournelle. Est-il possible, je le demande, quand on compare les deux pièces, d’imaginer pour la même musique deux situations plus absolument contraires ?

Ici, — dans le Camp de Silésie, — un dilettantisme enjoué, je ne sais quoi d’aimable et de rococo ; là, — dans l’Étoile du Nord, — toutes les fadeurs de la tragédie bourgeoise, une Lucie de Lammermoor ayant pour Edgard un Pierre Ier qui joue de la flûte ! O grands principes du wagnérisme, comme on vous invoquerait, si, à l’instar de tous les grands principes de ce monde, vous n’étiez faits pour être violentés ! Tant d’invraisemblances et d’absurdités amoncelées finissent par décourager le spectateur. Et cependant Scribe n’eut en ceci qu’une responsabilité secondaire : il appliqua son industrie (triste industrie assurément) à fagoter la besogne qu’on lui demandait ; mais Meyerbeer, quel démon le poussait à provoquer un pareil travestissement ? C’était quelque chose de particulier et de caractéristique dans l’œuvre du maître que ce Camp de Silésie avec sa couleur nationale, son goût de terroir ; il eût fallu respecter cela, n’y jamais toucher, modération difficile chez un esprit aussi dévoré du besoin de tenir sans cesse l’attention de l’Europe en haleine ! Ce millionnaire de la gloire ne se trouvait point assez riche et pensait que rien ne vaut la place de Paris pour agir sur le monde. Il y revint donc, mais en se disant que ce qui suffisait à Berlin ne nous suffisait pas ; un tableau de l’armée prussienne au siècle dernier et l’apothéose de Frédéric le Grand, c’était bon pour les Berlinois ; mais la France et l’Europe goûteraient-elles également ces bagatelles d’un intérêt local ? Meyerbeer, avec son tact et son expérience, ne pouvait qu’en douter, et dès lors fut résolue la transformation d’un ouvrage qu’il eût été cent fois mieux