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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/388

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Voltaire, car l’applaudissement universel et l’admiration publique le soutiendront dans sa tâche ; mais il faut l’enthousiasme et la naïveté de Diderot pour s’écrier : « Oh ! mon amie, le bel emploi du génie ! Il faut que cet homme ait de l’âme, de la sensibilité, que l’injustice le révolte, et qu’il sente l’attrait de la vertu. Eh ! que lui sont les Calas ? qui est-ce qui peut l’intéresser pour eux ? quelle raison a-t-il de les défendre ? » C’est dommage que Diderot n’ait pu lire la lettre que Voltaire adressait le 30 janvier 1763 à M. Thiroux de Crosne, maître des requêtes et chargé du rapport : « Ou le fanatisme a rendu une famille entière coupable d’un parricide, ou il a fasciné les yeux des juges jusqu’à faire rouer un père de famille innocent. » C’est-à-dire, de toutes manières l’occasion est unique « d’écraser l’infâme, » et nous nous en emparons. Voilà ce qui « intéressait » Voltaire pour les Calas et voilà ce qui « l’intéressa » plus tard pour les Sirven. Lui-même a grand soin de noter dans ses lettres que M. le duc de Choiseul et Mme la duchesse de Grammont et Mme de Pompadour furent « enchantés » du Traité de la tolérance. S’il avait tout Paris, toute la France et toute l’Europe avec soi, de quel rare courage et de quelle rare vertu fit-il donc preuve ? Ne changeons pas les noms des choses. L’erreur des juges de Toulouse leur était personnelle, et Voltaire se fût soucié médiocrement des Calas ou des Sirven s’il n’avait pas discerné d’abord le moyen de s’armer de leur condamnation comme d’une machine de guerre contre tout ce qu’il détestait. Mais je ne croirai jamais qu’il fût ému jusque dans les entrailles, l’homme qui semait de plaisanteries indécentes non-seulement son Traité de la tolérance, mais son mémoire même pour Jean Calas, et qui se préparait à intervenir au procès de Lally, quelques années plus tard, en s’adressant en ces termes à d’Alembert : « Vous souciez-vous beaucoup du bâillon de Lally et de son gros cou, que le fils aîné de monsieur l’exécuteur a coupé fort maladroitement pour son coup d’essai ? »

Son rôle fut-il beaucoup plus généreux et beaucoup plus hardi dans la cruelle affaire du chevalier de La Barre ? Un jeune et malheureux fanfaron d’impiété, le chevalier de La Barre et deux de ses amis, d’Étallonde de Morival et Moisnel, que « six mois de Saint-Lazarre » eussent assez punis, ayant gardé leur chapeau sur le passage de la procession du saint-sacrement, avaient été condamnés à mort, et le premier, après avoir subi la question ordinaire et extraordinaire, exécuté par arrêt du 28 février 1766. Au cours de la procédure, il fut avancé que la lecture des encyclopédistes et du Dictionnaire philosophique avait aidé sans doute à la dépravation des coupables, et lors des débats, La Barre, interrogé sur les propos impies qu’en diverses circonstances il était accusé d’avoir tenus,