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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/376

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patriotisme, qu’il eût eu le courage d’opposer le même refus respectueux aux sollicitations du roi de Prusse que Gresset par exemple, et que D’Alembert. Mais enfin Voltaire n’est pas ici le seul coupable ou plutôt le seul blâmable, et, quoique l’on criât dans les rues de Paris une caricature qui le représentait emmitouflé de fourrures : « Voici Voltaire, avec son bonnet de peau d’ours ! à six sols le fameux Prussien ! » cependant l’opinion publique était complice de son admiration pour le vainqueur de Molwitz et de Friedberg. C’était alors en effet le moment de la crise, l’heure prochaine de la rupture entre l’ancienne et la nouvelle France. Le vieil édifice monarchique s’effondrait, les ruines s’amoncelaient sur les ruines, et c’était à des étrangers, au maréchal de Saxe et au comte de Lowendahl, qu’était échu l’honneur de remporter les dernières victoires, Fontenoy, Raucoux, Lawfeld, Berg-op-Zoom. Bientôt même les défaites de la royauté de Versailles allaient cesser d’être les défaites de la France. Paris entier s’égaiera de Rosbach et s’en réjouira presque comme d’un triomphe de l’esprit nouveau sur les traditions surannées que le gouvernement de Louis XV essaie vainement de maintenir et de défendre contre le flot révolutionnaire montant. La guerre de sept ans va donner ce spectacle, peut-être unique dans l’histoire, d’un peuple presque heureux de sa propre honte et faisant en quelque manière cause commune contre son propre gouvernement avec les ennemis de sa puissance et de sa gloire. On sait que rien n’a contribué plus sûrement à la grandeur subite de la Prusse et de la Russie que cette lamentable division de la France contre elle-même. Voltaire, ici comme partout, ne fit que s’abandonner à l’irrésistible courant de l’opinion. « Je m’étais livré au plaisir de dire à votre majesté combien elle est aimée dans le pays que j’habite, écrivait-il des Délices, en octobre 1757, mais je sais qu’en France elle a beaucoup de partisans. Je sais très positivement qu’il y a bien des gens qui désirent le maintien de la balance que vos victoires avaient établie… Permettez-moi seulement de penser que, si la fortune vous était entièrement contraire, vous trouveriez une ressource dans la France… » Il disait vrai : Frédéric au XVIIIe siècle semble vraiment n’avoir eu d’ennemis en France que Soubise, quand il l’eut battu, l’abbé de Bernis, qu’il avait raillé, la marquise de Pompadour, qu’il avait insultée grossièrement, et Louis XV, qu’il avait joué. Voltaire avait tout pardonné.

Jamais cependant fierté n’avait été soumise à de plus humiliantes épreuves, jamais orgueil n’avait dévoré de plus cruels affronts. On eût dit que Frédéric, naturellement dur et blessant, se fût fait un jeu de pousser à bout cet amour-propre irritable, comme s’il eût voulu mesurer ce qu’un Voltaire était capable de supporter en silence pour l’honneur d’être cru, non pas même le