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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/358

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condamner a priori les aspirations de l’humanité ? Vous dites que ce sont ou des illusions pures ou des ruses de l’Inconscient pour nous attacher à la vie par des liens imaginaires. — Des illusions, toutes ces idées, tous ces sentimens qui renaissent sans cesse dans le cœur de l’homme, même après tant de tentatives multipliées pour les détruire ? — Des ruses de l’Inconscient, dites-vous ? mais qu’est-ce donc que cet Inconscient qui travaille contre lui-même, qui s’applique si ingénieusement à se tromper, dupe éternelle de sa propre fraude ? Tout cela est mille fois plus inintelligible que ce que vous prétendez détruire. Là où vous dites qu’il n’y a que des fraudes gigantesques, nous croyons qu’il y a de grands faits psychologiques, permanens, éclatans de vitalité, indestructibles. Ce sont des bases d’induction pour une philosophie sans parti-pris. Qui a tort, de vous ou de nous ? — On nous dit : Pures chimères que tout cela ! l’homme a toujours voulu croire à ce qu’il a désiré ; la force de son désir crée l’objet de son désir. Mais d’où viennent donc le désir lui-même et sa force toujours renaissante, et l’invincible élan de nos passions les plus nobles, et qu’est-ce qu’une philosophie qui n’en tiendrait pas compte ? Dans cet ordre de problèmes, ni le mépris ni la colère ne résolvent rien, et si la nature est plus vaste, plus haute, plus profonde que le système, eh bien ! tant pis pour le système ! Cela ne fait rien aux choses que l’on se fâche contre elles, et s’il y a un désaccord entre la réalité humaine et les théories, à coup sûr ce n’est pas la réalité qui doit avoir tort.


E. CARO.