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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/355

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émané des lèvres expirantes du dernier homme, et que sur la consigne de ce pauvre être qui n’a pas pu seulement combattre chez lui, dans son misérable séjour, la maladie et la mort, la nature va replier son œuvre, comme un décor de théâtre, et ramener dans le néant la richesse infinie, la variété de ses phénomènes et de ses formes, la splendeur de son incessante création ? Tout cela est de la fantasmagorie pure. L’ordre éternel des choses nous enveloppe et nous assujettit de toutes parts. Notre pensée a beau grandir sans cesse, sa puissance est active seulement dans les limites de cette terre ; pour tout le reste, elle est passive ; l’homme reçoit la lumière et la chaleur du soleil, il les modifie de mille manières différentes, il ne peut rien sur la source elle-même d’où elles émanent et qui les lui refuse ou les lui donne sans obéir à ses vœux, encore moins à ses ordres. Si grande que soit la science, les limites de son action sont celles de notre atmosphère ; au-delà elle est sujette, elle observe les phénomènes, elle ne peut plus ni les produire ni les modifier ; elle ne commande plus, elle obéit. Et même sur cette terre où elle commande, à quoi commande-t-elle ? A la vie ? à la mort ? Assurément non ; elle combine des forces et crée des effets nouveaux ; elle n’a pas créé un seul être ; elle n’en a pas arraché un seul à la mort.

C’est donc une lutte absurde qu’on entreprend contre le pouvoir de la vie universelle et la force de l’être. Ni Schopenhauer, ni Hartmann n’ont trouvé la formule qui mettra dans la main de l’homme la vertu magique de l’anéantissement du monde. Il faut en prendre son parti : la révolte contre l’être est insensée, elle est le dernier terme de l’orgueil intellectuel et le plus stérile produit de l’infatuation métaphysique. A l’égard de l’ordre universel dans lequel nous sommes entraînés, perdus comme des atomes, mais comme des atomes pensans, il n’y a qu’une attitude digne de la pensée qui ne s’enivre pas d’elle-même : la résignation.

Seulement ce mot, sublime et fier dans sa tristesse, plus grand que toutes les chimères de la révolte, ce mot peut être compris de deux manières bien différentes. Il y a, parmi les résignés, ceux qui, ayant compris l’inutilité de la lutte contre la force des choses, se vengent par le mépris de leur impuissance. C’est Leopardi, par exemple, sentant que la lutte est vaine et y renonçant, n’attendant rien de la vie, ni de Dieu, ni des hommes, vivant dans une sorte de stoïcisme hautain et répétant avec une amertume passionnée cette plainte qui résume sa poésie : — « A quoi bon la vie, si ce n’est à la mépriser ? » — Il y a, parmi ceux qui pensent dans la foule humaine, une autre classe de résignés, ce sont ceux qui, sans tout comprendre, ne nient rien de parti-pris, qui, sans trop attendre de