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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/348

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lequel la plume et la pensée s’arrêtent. Quand la théorie d’une chasteté de ce genre, toute négative, se produit dans des esprits et des cœurs qui ne sont pas chastes, en vue de fins chimériques comme la destruction du monde, elle aboutit dans la pratique à un système de compensations qui ne sont pas autre chose que des déréglemens sans nom. On ne gagne rien à vouloir arrêter la nature qui veut vivre, qui doit vivre, et qui se révolte contre des freins imaginaires. Elle pervertit les imaginations, elle déprave les sens, et c’est là sa vengeance.


III

La théorie de Schopenhauer se résume dans l’ascétisme et dans quelques procédés pratiques comme la mort volontaire par inanition et la suppression du commerce sexuel. M. de Hartmann n’a pas épargné à son prédécesseur en pessimisme les sévères critiques. Quelques-unes portent sur le désaccord entre le concept de la délivrance et les principes essentiels du système de Schopenhauer ; d’autres, sur l’inutilité de ces procédés au point de vue de la libération finale. — La Volonté est l’essence universelle et unique du monde, l’individu n’est qu’une apparence subjective. Mais, quand même il serait un phénomène véritablement objectif de l’Être, comment pourrait-il anéantir de son autorité propre la volonté individuelle, comme un tout distinct, si cette volonté n’est qu’un rayon de la Volonté universelle et unique ? Quel droit l’homme, qui n’est que le phénomène, peut-il avoir sur l’existence de ce phénomène qui ne relève que de son principe ? — Admettons pourtant que cette impossibilité se réalisât, qu’en arriverait-il ? Soit, un homme mourrait, un homme, c’est-à-dire une des formes multiples sous lesquelles la volonté de l’Un-Tout (Ἕν ϰαὶ πᾶν (Hen kai pan)) s’est objectivée. Et puis après ? Il ne se produirait rien de plus ni de moins que ce qui a lieu toutes les fois qu’un individu meurt, par quelque cause que ce soit. Le cas serait exactement le même que si une tuile, en tombant, avait brisé la tête de cet individu. La Volonté inconsciente continue après comme avant, sans avoir rien perdu de ses forces, sans que son désir infini et insatiable de vivre ait été diminué en rien, elle continue à développer la vie partout où elle peut la réaliser. L’effort pour anéantir la volonté de vivre, tant qu’il agit dans l’individu seulement, est aussi stérile que le suicide et plus insensé encore, puisqu’au prix de plus longues tortures il aboutit au même résultat. L’Inconscient ne s’instruit pas par des expériences individuelles. — Supposez même que l’humanité disparût en renonçant à se reproduire ? Le monde, en tant que monde, ne cesserait pas de