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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/345

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lui-même, animé par l’exaltation du sens propre, rempli de mépris pour les autres.

La morale est l’initiation nécessaire du renoncement. Mais le procédé le plus actif de cette négation du vouloir-vivre, c’est l’ascétisme, la mortification régulière de ce désir aveugle par les pratiques qui domptent la chair sous les coups de la discipline ou sous les privations les plus dures, épuisant la flamme corruptrice et malsaine de la vie jusqu’à ce qu’elle s’éteigne volontairement d’elle-même. C’est, après la morale, l’apprentissage nécessaire de l’affranchissement et comme le second degré du noviciat dans la recherche ardue du nirvana : « Le corps étant la volonté devenue visible, nier le corps, c’est nier la volonté. » L’exemple a été donné de tout temps au monde, sans que le monde en ait compris la signification, sans que les martyrs volontaires aient toujours eux-mêmes bien compris la valeur et la beauté de ces mutilations sanglantes que les pénitens hindous et les fakirs offrent encore aujourd’hui en spectacle aux foules, — ou de ces pratiques rigoureuses, plus difficiles parce qu’elles ne sont pas soutenues par l’exaltation du spectacle, par lesquelles les anachorètes du christianisme et les saints éprouvaient leur force morale sur le corps meurtri et humilié. — Cela au moins est intelligible, sinon très pratique ; ce qui l’est moins, c’est le procédé que recommande Schopenhauer, et qu’il appelle la mort par inanition [1]. Il reconnaît, nous le savons, que le suicide direct et violent est un acte inutile et absurde, parce qu’il n’assure pas la négation de la Volonté ; mais il admet que la mort volontaire par inanition est la forme la plus parfaite sous laquelle cette négation puisse se réaliser. M. de Hartmann, très familier avec la pensée de Schopenhauer, déclare lui-même qu’il ne comprend pas bien ce que le Bouddha moderne a voulu dire ici. Est-ce que pour tuer son corps on renoncerait à prendre de la nourriture ? Mais ce n’est là qu’un cas particulier de suicide, et celui qui se tuerait par la faim volontaire montrerait, aussi bien que celui qui se tue d’un coup de poignard, qu’il n’est pas en état de nier et de supprimer directement en lui le désir qui s’attache à la vie. Peut-être Schopenhauer a-t-il voulu dire que, par un effort de la volonté se niant elle-même, on peut produire momentanément la suspension de toutes les fonctions qui dépendent de cette volonté, sons forme inconsciente, comme les pulsations du cœur, la respiration, la digestion, tous les actes physiologiques et les mouvemens réflexes qui constituent en nous et garantissent la vie organique, et qu’alors le

  1. Le Monde comme volonté et représentation, 3e édit., I, p. 474.