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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/332

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d’autrui [1]. L’injustice ne se convertira pas : elle restera égale à elle-même, et la moralité ne sera pas accrue d’un iota parce que la légalité souffrira moins. Il y aura toujours, sous d’autres apparences, le même fond d’égoïsme et de cupidité : le budget de l’immoralité est invariable en ce monde.

Cette absence de progrès réel dans la moralité suffit, nous dit-on, à réfuter l’illusion de ceux qui prétendent, avec Kant, que l’univers n’a pas de but plus élevé que le règne de la justice sur la terre. Il faut chercher cette fin ailleurs, dans la direction où nous trouverons véritablement un progrès déterminé, constant, un perfectionnement graduel. Or un pareil signe ne se rencontre que dans le développement de la conscience que l’univers prend de lui-même, c’est-à-dire de la pensée dans laquelle l’être se réfléchit. Ici nous voyons le progrès se réaliser très clairement et sans interruption, depuis l’apparition de la première cellule jusqu’à l’humanité dans son état actuel, et vraisemblablement il se continuera plus loin encore, tant que le monde subsistera. Tout contribue à produire et à augmenter la conscience, non-seulement le perfectionnement du système nerveux qui lui sert d’organe, mais les conditions mêmes de l’individualité, le désir de la richesse, lequel, en augmentant le bien-être, affranchit l’esprit ; la vanité, l’ambition, la passion de la gloire, ces stimulans de l’activité intellectuelle, l’amour des sexes qui amène le perfectionnement des aptitudes ; bref, tous les instincts utiles à l’espèce, qui coûtent à l’individu plus de souffrances que de plaisirs, se convertissent en gain pur et toujours croissant pour la conscience.

Le développement continu de la conscience marque bien la direction dans laquelle nous devons chercher la fin de l’évolution universelle. Mais la conscience elle-même n’est qu’un moyen en vue d’une autre fin. Elle est sans doute la fin la plus élevée qui existe dans, la nature, dans le monde ; mais elle ne peut être ni une fin absolue ni sa propre fin à elle-même. Voilà ce qu’il faut bien comprendre, et l’on nous en donne les raisons : « Elle est engendrée dans la douleur, elle ne prolonge son existence que dans la douleur ; c’est au prix de la douleur qu’elle achète son développement. Et quelle compensation pour tant de maux ? Elle n’est que le miroir où l’être goûte la vaine satisfaction de se contempler. Encore si le monde était bon et beau, on pourrait approuver cette vaine complaisance. Mais un monde absolument malheureux, qui ne peut trouver aucune joie à voir sa propre misère, qui doit maudire son existence, du moment où il sait la juger, comment un tel monde regarderait-il ce redoublement apparent et purement idéal de

  1. Philosophie de l’Inconscient, II, p. 346, 415, 465.