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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/325

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en retard, comme de sots parvenus qu’ils étaient, et où l’amiral Saisset était attendu. Lorsque l’amiral entra, le marquis de Plœuc se fît reconnaître de lui et lui demanda s’il était disposé à protéger la Banque dans le cas où elle serait attaquée. L’amiral, élevant la voix et parlant avec énergie, répondit affirmativement et déclara qu’il était en mesure d’infliger une leçon exemplaire aux imprudens qui oseraient attaquer notre grand établissement financier. M. de Plœuc, le cœur soulagé, se retirait ; l’amiral Saisset le rejoignit près de la porte et lui dit à voix très basse : « Faites de votre mieux, louvoyez, négociez s’il le faut, mais ne comptez pas sur moi, je n’ai pas un homme, je n’ai pas une cartouche à vous donner. »

A cette heure en effet, l’amiral ne pouvait plus garder aucune illusion. Il n’ignorait pas que la révolte était bien armée, et que les soldats de la commune étaient par leur masse plus redoutables que les chefs. A la suite de quelques négociations secrètes entreprises par lui, soldées avec les fonds que la Banque lui avait remis, il avait pu se convaincre que les maîtres du peuple de Paris étaient pour la plupart des gaillards sans scrupule, mendiant l’argent du comité central, soutirant l’argent de Versailles et prêts à vendre leurs convictions pour un petit écu. La caisse de la Banque et celle de la Société générale pourraient dire précisément ce qu’ont coûté certaines consciences militaires ou législatives de la commune. Mais l’amiral devinait aussi que ces gens se vendraient, empocheraient et décamperaient, ce qu’ils firent pour la plupart. Le seul dont la défection fut honnête, si ces deux mots peuvent être accouplés, fut Dombrowski ; il en mourut. L’amiral ne comptait guère sur les gardes nationaux qui, au nombre de 20,000 environ, lui demandaient de courir la fortune d’un combat. Il n’eût pas reculé devant une action de guerre ; il était même résolu à l’entreprendre, mais, avant de jeter au hasard la vie de tant de braves gens, il voulut connaître positivement quelle aide Versailles pourrait lui apporter. Il envoya son aide de camp, M. le comte de Turenne, auprès de M. Thiers pour lui signifier que toute bataille livrée dans Paris serait nécessairement une défaite, si, à très bref délai, Passy ou Levallois-Perret n’étaient pas occupés par des troupes bien fournies de munitions et envoyées de Versailles. M. Thiers parla plus d’une demi-heure sans répondre : — L’Allemagne menaçante…, les partis qui divisent l’assemblée… La sottise de Paris… ah ! si l’on m’avait laissé faire… Que diable ! est-ce que je suis sur un lit de roses, moi ? .. Je voudrais bien vous voir à ma place… Je ferai un exemple terrible… — Ce flux de paroles laissait la question en suspens ; M. de Turenne y revint. — Passy ou Levallois-Perret, à votre choix ; lequel de ces deux points