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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/308

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pas l’embarras du choix, — très sensée : Toute la population est en armes, il y a plus de cent cinquante mille fédérés, il y a leurs femmes, leurs enfans qui n’ont pas un sou, qui ne savent pas comment ils mangeront demain. Le comité central n’a pas de quoi pourvoir à la solde ; si la solde n’est pas payée, les fédérés se paieront eux-mêmes en pillant les maisons particulières, les établissemens de crédit, la Banque, que son petit bataillon sera impuissant à défendre ; ce n’est point l’intérêt des fédérés que l’on plaide ; on comprend que le citoyen gouverneur ait peu de sympathie pour eux : ce que l’on plaide, c’est l’intérêt des particuliers, c’est l’intérêt des institutions financières, c’est l’intérêt de la Banque ; en un mot, c’est l’intérêt de Paris tout entier qu’il faut sauver d’un cataclysme possible en payant la garde nationale fédérée : donner un million pour cet objet, c’est faire une bonne action en même temps qu’une action prudente, et la Banque le comprendra. — Jourde avait parlé avec un peu d’emphase, mais avec conviction. Tout en l’écoutant, M. Rouland réfléchissait : avait-il le droit, en refusant le million exigé, de donner le signal d’une collision qui amènerait peut-être l’égorgement des honnêtes gens et le pillage de Paris ? La question ainsi posée était résolue. Il insista néanmoins pour que la somme fût réclamée au nom et au compte de la ville de Paris, et surtout pour qu’elle fût exclusivement employée à subvenir aux besoins de la population dénuée de ressource. — Jourde en prit l’engagement. — Eh bien ! dit M. Rouland, vous aurez votre million, mais ménagez-le ; j’outrepasse mes pouvoirs en vous l’accordant, et je ne vous en donnerai pas un autre. — Les onze membres du comité central passèrent à la caisse, y touchèrent le million, devant lequel ils ouvrirent de grands yeux, et signèrent le reçu l’un après l’autre ; ils savaient tous écrire, et nul ne fit sa croix.

Que l’on se rappelle ces jours pleins d’angoisse et d’indécision qui s’écoulèrent entre le 18 mars et l’élection des membres de la commune ; que l’on se rappelle ces bataillons fédérés qui erraient en chantant et en trébuchant à travers les rues, ces nouveaux maîtres incultes et grossiers ivres de leur autorité usurpée et menaçant quiconque ne l’acceptait pas ; que l’on se rappelle ces soldats du désordre irrités de voir que tout n’avait pas humblement cédé devant eux et exaspérés d’être côtoyés par des hommes de bien qui rêvaient de leur résister ; que l’on se rappelle qu’il suffisait alors d’un accident, d’un malentendu pour faire éclater la lutte dont le désir couvait dans tous les cœurs et l’on reconnaîtra qu’en consentant le sacrifice imposé la Banque de France a fort probablement sauvé Paris dans la journée du 20 mars. Elle croyait bien par cet acte de patriotisme et de prudence avoir évité toute cause de conflit immédiat ; mais elle se trompait