Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/307

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


dépendre et pour accepter sous sa propre responsabilité, loin du conseil-général, qu’on ne pouvait réunir immédiatement, les dures conditions que le comité central, maître de la force, allait lui imposer. Vers une heure de l’après-midi, on prévint le gouverneur que plusieurs personnes qui paraissaient réunies en députation, se présentant comme envoyées par le comité central, demandaient à l’entretenir d’une affaire importante. M. Rouland donna ordre de les introduire, et l’huissier de service annonça successivement : MM. Varlin, Billioray, Mortier, Prudhomme, Josselin, Rousseau, Jourde, Andignoux, Gouhier, Arnaud, Assi. Ce fut Jourde et parfois Varlin qui portèrent la parole. A la question usitée en pareil cas : — A qui ai-je l’honneur de parler ? — Jourde répondit : — Nous sommes membres du comité central et par lui délégués à l’administration des finances. — M. Rouland aurait pu se demander où le relieur Varlin, le rapin Billioray, le commis architecte Mortier, les ouvriers bijoutiers Prudhomme et Gouhier, le portier Rousseau, le marchand de vin Andignoux, l’employé Josselin, le magnétiseur Arnaud, l’ouvrier mécanicien Assi, avaient appris à diriger les finances ; mais il se contenta d’écouter François Jourde, qui, lui du moins, était un excellent comptable. Jourde dit très nettement que le comité central avait besoin d’un million et qu’il priait le citoyen gouverneur de le lui faire délivrer sans délai. La situation était fort embarrassante pour M. Rouland. Malgré le bataillon de la Banque, malgré les gardes nationaux réguliers qui se cantonnaient aux environs, Paris appartenait à une insurrection formidable, toute disposée à tourner contre la civilisation les armes qu’elle avait demandées précédemment pour combattre l’ennemi. M. Rouland ne l’ignorait pas ; il regimba, il discuta, sachant bien d’avance qu’en présence de ce cas de force majeure il allait céder, mais voulant démontrer par ses objections qu’il n’agirait que sous l’empire de la contrainte. — L’argent qui est à la Banque ne lui appartient pas, elle n’en est que dépositaire. — C’est vrai, et nous le savons, riposta Jourde ; mais aujourd’hui c’est nous qui représentons la ville de Paris ; or la ville de Paris a ici, nous en possédons la preuve, un solde créditeur de 8,826,860 francs ; c’est là un compte courant au débit duquel nous vous demandons le million dont nous avons besoin. M. Rouland reconnut que le chiffre indiqué par Jourde était exact, mais déclara que c’était là un dépôt dont il lui était interdit de disposer. Les membres du comité central murmuraient ; quelques-uns prenaient des attitudes assez farouches, et Gouhier, selon son invariable habitude, criait : « Il faut en revenir aux principes de 93, je ne connais que ça ! » Jourde les apaisa de la main. Son argumentation fut très simple, très nette et, — eu égard aux circonstances exceptionnelles, qui ne laissaient