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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/210

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grecs disparurent ; c’est donc ces deux montagnes qui formèrent de ce côté la limite des pays hellènes.

Nous ne connaissons pas le chiffre de la population de l’empire, mais il est possible d’en déterminer approximativement le budget. Au XIIIe siècle, dans un temps où la puissance grecque était déjà fort amoindrie, les princes latins qui prirent Constantinople s’en partagèrent les revenus, exactement connus par les livres du grand-logothète. L’empereur Baudouin en eut le quart, montant à 30,000 pièces d’or par jour ou 162 millions de francs par an. Le total des recettes était donc de 648 millions, équivalant à plus de 3 milliards de notre monnaie. Ce chiffre n’a rien d’exagéré, puisque, d’après Benjamin de Tudèle, la capitale à elle seule versait au trésor 540 millions, c’est-à-dire un sixième des revenus de l’état. D’ailleurs l’empire grec exécutait de grands travaux publics, avait une administration parfaitement organisée, donnait l’enseignement gratuit, soldait une grande armée régulière de terre et de mer. L’industrie y était florissante : les pierres, le bois, les métaux, l’ivoire, le cristal y étaient merveilleusement travaillés, comme on peut s’en convaincre dans les musées et les collections byzantines de l’Europe. C’est l’empire grec qui fournissait ces belles étoffes de soie qui paraissaient dans les fêtes de Venise et à la cour des souverains et des seigneurs de l’Occident. Enfin cet empire représentait presque à lui seul l’industrie et le commerce de l’Europe et d’une grande partie de l’Asie dans un temps où la France, l’Angleterre, l’Italie même étaient encore peu développées et où l’Amérique était inconnue. L’empereur d’Orient était le premier des souverains : les Arabes l’appelaient kaïsar ; les Slaves, tzar ; il était l’autocrator ; le vieux doge Dandolo qualifiait encore l’empire grec d’imperium universelle. Après la défaite des Arabes devant Constantinople, le pape Grégoire II, dans un enthousiasme sincère, envoya le portrait de Léon III à tous les princes de sa juridiction. Telle fut du IXe au XIe siècle la puissance de l’hellénisme « réuni en un seul état » selon le vœu anciennement émis par Aristote. S’il s’était confiné dans la péninsule et dans les îles voisines, il se serait consumé dans les luttes qui épuisèrent Sparte et Athènes. En parcourant l’Asie à la suite d’Alexandre, il divisa ses forces, mais il oublia ses anciennes querelles. S’il était resté dans ses premiers foyers, il ne serait pas devenu chrétien, le christianisme même se fût difficilement produit. En se faisant chrétien sur tous les points de l’Asie et de l’Égypte, il put réunir ses membres dispersés et profiter pour lui-même du système unitaire que Rome avait organisé en Occident. Après la chute de l’empire romain, l’avance que lui donnait son antique civilisation le mit à la tête de tous les états