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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/202

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matériel aux mots qui signifient la sagesse, la paix, la puissance divine, et on en fit de saintes femmes imaginaires, Sophie, Irène, Dynamis. Les souvenirs de l’ancien culte reparurent dans les symboles et les fêtes du culte chrétien. On n’adora plus seulement Dieu, mais on rendit aux fondateurs et aux propagateurs de la foi des honneurs qui se confondirent bientôt avec l’adoration. On attribua à leurs reliques, vraies ou supposées, le don des miracles. Bientôt leurs images participèrent des mêmes vertus ; on les baisait, on les posait sur sa tête, on les approchait de ses yeux, de sa poitrine, on se prosternait devant elles. On en vint à croire qu’il suffisait d’avoir chez soi de tels objets, pour être exempt de tout danger et de toute obligation morale. Puis vinrent les sortilèges, les divinations, les épodes et les chants magiques au milieu même des fêtes de Pâques. Les prêtres encourageaient le peuple dans ces sentimens. En vain Chrysostome et d’autres docteurs déploraient-ils ces usages, qui n’avaient plus rien de chrétien ; en vain le concile de Laodicée fut-il amené à les condamner. Comme l’église était le seul lieu où les hommes et les femmes pussent se rencontrer habituellement et converser, elle avait beaucoup d’attrait pour les deux sexes : on y passait des jours et des nuits entières ; on y alliait la religion et la vie mondaine. Cette piété pleine de distractions, qui admettait toutes les superstitions imaginables, devenait la forme vraie de la civilisation hellénique.

Il faut ajouter à cela le développement excessif de la vie monacale. L’antiquité grecque ne l’avait point connue ; elle était venue d’Orient avec le christianisme. Les premiers moines avaient été des ascètes ; bientôt les gens retirés du monde se réunirent et formèrent des groupes qui comptèrent jusqu’à sept ou huit mille religieux : l’ascétisme ne tarda pas à s’y affaiblir, et y fut remplacé par l’ambition, l’intrigue et la corruption. Déjà saint Basile avait dit : « J’ai quitté la ville comme un foyer de maux, mais je n’ai pu me quitter moi-même. » Les couvens se transformèrent en rendez-vous d’oisiveté et en foyers de toute sorte d’abus. Les communautés envahirent les villes : la contagion gagna jusqu’aux gens du monde ; les magistrats et les grands de l’état se bâtirent des retraites pour échapper aux affaires et quelquefois aux poursuites, les malades en bâtirent pour leur santé, les amans pour leurs maîtresses. Tout l’empire, mais surtout la capitale et ses environs, fut rempli de monastères, d’ermitages et de lieux d’expiation. On y célébrait les offices, on n’y pratiquait point l’austérité : ils ressemblaient à des villas plus qu’à des sanctuaires ; la lecture, la promenade, la musique sacrée, y procuraient d’agréables passe-temps et faisaient oublier les soucis de la vie active. Ainsi la religion avait absorbé toutes les passions, tous les sentimens, toutes les pensées du