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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/190

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tracé d’elle, Homère lui-même est resté pour elle le type le plus pur de son génie national, et cette appréciation a été adoptée par les peuples de l’Occident.

Vers le XIe siècle avant Jésus-Christ, les Doriens et les Béotiens descendirent du nord ; ils occupèrent le Péloponèse et une partie de la Grèce continentale. Leur arrivée provoqua le premier déplacement de l’hellénisme. Il est permis de croire que ce fut la partie la plus avancée de l’ancienne population qui émigra ; car la civilisation s’arrêta subitement dans la péninsule et ne tarda pas à fleurir sur la côte d’Asie, dans les îles, en Sicile et dans l’Italie du sud, qui reçut bientôt le nom significatif de Grande-Grèce. Aujourd’hui même, le caractère hellénique de ces deux derniers pays n’est pas encore effacé ; la langue populaire y est mêlée de nombreux mots grecs à peine altérés. Quant aux Doriens, ils introduisirent dans la Grèce conquise tout un ensemble d’institutions et d’idées en opposition avec celles des anciennes populations. L’état dorien reposa, non sur la justice, mais sur la force, et fut soumis au régime militaire ; la famille fut absorbée dans l’état. Nulle égalité entre les hommes : le conquérant resta le maître, étranger à la science, à l’art, à l’agriculture, au commerce, choses viles pour des hommes qui n’estimaient que le métier des armes et ne subsistaient que par elles. Le vide laissé dans la population par le départ des anciens habitans fut comblé par une extension démesurée de l’esclavage ; l’esclave, acheté ou pris à la guerre, fut soumis à la plus rude des conditions. Les états doriens, ceux du moins qui ne subirent pas l’ascendant des races conquises, demeurèrent stériles. Vainement quelques critiques de nos jours se sont-ils efforcés de prouver qu’il y a eu un art dorien, même à Sparte. Les artistes et les poètes qui ont travaillé pour ces aristocraties y sont venus du dehors et leur ont été fournis, comme Tyrtée, par les états helléniques ou par des colonies profondément hellénisées. L’épithète de « dorique » appliquée à un ordre d’architecture et à un mode musical ne prouve pas que l’un ou l’autre doivent leur origine aux Doriens, non plus que les édifices gothiques ne doivent la leur aux Goths. On les employait avant la conquête, ils sont communs à toute l’Asie, enfin l’art dorique a été surtout cultivé et perfectionné par des hommes étrangers à cette race.

Il est certain qu’une fois établis dans la contrée, les Doriens et les partisans qu’ils se firent dans presque toutes les cités cherchèrent à tromper l’opinion publique en dénaturant les traditions nationales à leur profit, en s’attribuant des créations qui leur étaient antérieures ou étrangères, et qu’ils voulurent fonder leur droit de conquête sur une ancienne possession en inventant la fable du « retour des Héraclides ; » ils firent ce qu’eussent fait les Francs