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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/187

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rencontre des contrariétés, des déboires, des hostilités sourdes. Il a une affaire avec un certain Thomas Le Suès, propre neveu du lieutenant Bastard, et ce Le Sues, dans une scène de violence, l’accuse odieusement d’avoir eu la main dans le saccagement de Valognes, et crie, sur l’escalier du tribunal, qu’il demande l’ayde du peuple. Véritable scène révolutionnaire. Gouberville proteste, demande justice, n’obtient rien. On incarcère son barbier Richard le Gros, compromis dans les troubles. Il prie en vain qu’on mette un terme aux atermoiemens. Il y a des momens où on croirait le calme revenu. Symonnet est rentré au château ; l’ancienne vie semble reprise ; ce n’est que pour bien peu de temps. Le Mesnil-au-Val sert de refuge à quelques chefs protestans en fuite du Bessin. Ils se mettent à y travailler, cachés sous des vêtemens de paysans comme de simples cultivateurs : générosité ou connivence, en tout cas acte imprudent dont monseigneur de Matignon paraît avoir eu vent. Des compagnies errent de nouveau autour du manoir. Que s’est-il passé ? Les notes ne continuent guère longtemps : enfin elles s’arrêtent, et le manuscrit se clôt brusquement.

C’est brusquement aussi, mais non sans regret, qu’il nous faut prendre congé du sire de Gouberville. Il nous en coûte de rester sur une curiosité non satisfaite, et qui probablement ne le sera jamais ; nous ne savons ce qu’il advint de cet excellent seigneur à partir de 1562. Nous ne sommes pourtant pas absolument sans nouvelle. C’est encore M. Tollemer qui a retrouvé dans des archives un acte de vente qui prouve qu’il vivait encore en 1576, et qu’il revendait même cher des terres qu’il avait achetées bon marché. Mais de 1562 à 1576 que fit-il ? Retrouva-t-il sa chère tranquillité et la prospérité de son exploitation agricole ? Se maria-t-il sur te tard ? Finit-il par prendre un parti plus décidé dans les événemens ? En tout cas, je me refuse à croire que sa plume intarissable se soit arrêtée. Il y aurait donc un second manuscrit, renfermant moins peut-être de révélations privées et d’économie domestique, mais plus de politique et d’histoire… Ce manuscrit a dû exister, je n’en doute guère ; mais il aura peut-être subi le sort de tant d’autres pendant la révolution, consumés à Valognes « sur l’autel de la patrie, » selon l’expression dont on se servit pour consommer un si utile sacrifice. S’il existe, je souhaite qu’il trouve comme le premier un autre M. Tollemer qui le découvre, en comprenne la valeur, se dévoue avec zèle à le produire, et s’en fasse le sagace et ingénieux commentateur.


HENRI BAUDRILLART.