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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/182

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Les parties lésées parlent bien parfois elles-mêmes du tribunal, mais elles sentent trop leur premier tort pour en avoir envie. Quant à Gouberville, malgré ses menaces, il se rend trop bien compte aussi de l’illégalité de ses procédés pour se soucier beaucoup de porter l’affaire devant la justice régulière.

Il s’entendait pourtant fort bien à gagner ses juges. Honnête homme et bon chrétien, il avait plus d’une sorte de scrupules ; on doit avouer qu’il lui en manquait quelques-uns. Il était homme de son temps et de sa province. Il avait plus d’un procès, et pas plus qu’un autre il n’aimait à perdre sa cause. C’est dire qu’il n’épargnait pas les épices aux gens de loi. Prodigue d’envois de toutes sortes comme épingles, bourses, gants, etc., pour les noces voisines, de gibier ou autres comestibles pour les repas que donnaient ses parens, ses alliés, ses amis, pourquoi Gouberville aurait-il oublié les procureurs et messieurs les présidiaux de Saint-Lô ? Dans un long procès avec un sieur Gatteville, il se surpasse lui-même ; je renonce à énumérer ce qu’il porte ou fait porter de levreaux, de perdrix, de chevreaux à ces messieurs. Quels soins particuliers pour M. le lieutenant Bastard et pour M. le présidial de Tancarville ! Quelles distributions de pâtés de venaison à tous les gens de justice ! Que d’argent mis dans la main des greffiers ! Quels dons de gallons de vin et de pains de sucre achetés en divers endroits pour ne pas trop ébruiter la chose ! On peut n’être pas trop choqué de ces façons d’agir chez un avisé et malin Normand. Les casuistes du droit ne manquaient pas d’échappatoires pour éluder la défense de donner des épices. Il y avait, d’après Pierre Néron et Etienne Girard, lesquels commentent l’ordonnance royale qui interdit les épices, des accommodemens avec ces rigueurs. Il ne fallait pas comprendre, à les en croire, certaines attentions d’un plaideur bien appris dans ce mot d’épices par une interprétation trop inhumaine. Sans doute, disent ces commentateurs, le roi n’avait pas voulu entendre par là qu’il voulût « empêcher ses juges de recevoir quelque venaison et autres bagatelles ! » Ses juges ! Quelle tendresse dans ces mots ! Mais dans quel commentateur trouver l’excuse de ce genre de politesse qui consiste à donner à souper à tout un tribunal, et même à bailler de l’argent aux juges qui ont fait preuve de sens et d’équité en vous faisant gagner votre procès ? Ces mêmes juges, — la scène ne se passe plus à Carentan, mais à Saint-Lô, Valognes ou ailleurs, — reçoivent aussi, avant d’avoir prononcé, non de l’argent ; ce serait un affront, mais d’assez beaux présens. Ils s’absentent parfois discrètement ; mais leurs femmes sont toujours au logis à point. Gouberville nomme toutes ces femmes de présidons et d’autres magistrats qui reçurent ces « venaisons et bagatelles » qu’il leur offre avec tant de bonne