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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/181

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d’aucun système, de l’excellence du partage des terres. Le journal de Gouberville montre que l’idée est moins originale et moins neuve qu’on ne le croit. « 22 mars 1553 : Je m’en allai chez Berger-Jacquet, Quentin avec moi, lequel me dit « qu’il avoit faict ung hareu (haro, ancien terme d’appel à la justice) à Nicolas Lévesque, qui voulait labourer d’audace la terre du dict Quentin. » Labourer d’audace, qu’en dit-on ? Jacques Leroux, écuyer, sieur d’Ozeville, trouve bon de planter des poiriers dans un chemin communal ; Gilles de Gouberville ne l’entend pas ainsi. Il est curieux de le voir, sans titre, car sa fonction de lieutenant des eaux et forêts ne lui donnait pas de tels pouvoirs, se faire le chevalier du droit violé, l’exécuteur sommaire d’arrêts rendus de sa propre autorité, avec ou sans signification préalable aux gens qu’il se propose de châtier : « Je fis arracher quatre perriers, que Ozeville avoyt plantés et ung chemin passant entre sa cour et le jardin à pommiers d’après l’église. » Il ajoute : « Dès le matin 22 j’envoyé Cantepye et Chandeleur à Toqueville signifier une clameur (synonyme de haro) à Jacques Levaur, écuyer, sieur d’Ozeville, touchant les poyrriers que j’avoys hier fait arracher près sa maison, qu’il a de sa feue femme à Gouberville. » On voit qu’il ne fait sa clameur qu’après une exécution. Mais la justice du bon sire affecte parfois des procédés encore plus singuliers. Cette justice choisit volontiers l’heure de minuit. Il va, vers cette heure et en force, « rompre les fossés » dont un propriétaire s’était avisé de clore un bien communal. Un autre tout aussi peu scrupuleux avait commencé à faire marcher un moulin à drap sur la rivière de Trotebec, près de Tourlaville. Le sire de Gouberville entreprend une campagne contre ce moulin toujours à l’aide des mêmes moyens et à la même heure. II faut voir sur quel ton tranquille d’une conscience satisfaite il se raconte la chose à lui-même avant de s’endormir, « Après souper nous allasmes les susdits (c’étaient quelques voisins) avec Symonnet, Lajoie, Pierrot Diédoyt, Giret-Maillard, Hubert Chandeleur, à Tourlaville, rompre l’escluse qu’on avoyt faicte dedans l’ancien cours de la rivière, pour fère enfler l’eau pour le moulin à draps que fesoit fère Ferraut Postel de Cherbourg. Jehan Lesaulvage vinst quand et nous, et Guillaume Groult, filz Thiennot. Nous vinsmes au retour chez ledict Lesaulvage. Il estoyt minuit quand nous arrivasmes céans. » Ainsi il se faisait accompagner par de véritables escouades dans ces expéditions nocturnes, qui assurément prouvent un grand amour de la justice naturelle chez l’excellent sire, mais qui attestent un respect beaucoup moins scrupuleux pour les formes du droit écrit. La manière dont ces étranges affaires finissent par s’arranger n’est pas elle-même moins extraordinaire. Tout se termine le plus souvent par un appointement ou accord.