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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/180

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particulière. Outre ces rixes, ces mauvais traitemens qui ont pour conséquence des blessures graves, combien de pilleries, d’actes de brigandage et d’assassinats ! Vingt exécutions capitales pour crimes commis dans le Cotentin sont notées dans le manuscrit, et comment douter que la plupart des criminels n’échappent aux recherches dans l’état d’imperfection de la police ? Quant aux rixes, il y a peu de distinction à faire entre les manans et les gens de qualité : ils semblent rivaliser les uns avec les autres. Ils emploient, à tour de rôle les armes et le bâton. J’aurais trop à citer. Un nommé Noyon coupe à un soldat « un morceau de la tête, cuyr et chair. » Merveilleusement, outrager les gens, c’est-à-dire pour le moins leur rompre les os, ou faire dire à quelqu’un que, si tel n’en passe par sa volonté, « il luy coupperoyt la gorge, » sont des expressions courantes. On s’entretue même entre garçons et filles, et cela parait fort divertissant aux belles dames. Gouberville trouva Mme de Saint-Pol, la plus grande dame du pays, qui allait souvent à la cour, en train « de se rire » avec ses « damoyselles. » Rien de plus récréatif en effet : « Les pages et les fîlles, s’estoyent battus. Gouffy, damoyselle, avait esté blessée ; au tétin, la Porte à la jambe, et Rion, lacquois, avoyt heu ung coup de broche à la teste. » En conclura-t-on que ce fussent là des populations foncièrement mauvaises, ou animées de ces instincts féroces qui se révèlent chez quelques populations, dans le Midi ? Non ; ce pays de Valognes, de Cherbourg, de Bayeux, de Caen, est un bon pays, et pas plus alors qu’aujourd’hui on n’était méchant dans le Cotentin et dans le Bessin ; seulement les habitudes n’ont plus la même brutalité. Nous restons de même convaincu que la masse était honnête, ou à peu près, car cet à peu près est malheureusement un moyen terme auquel on est forcé de s’arrêter ; mais on doit accorder qu’il y avait, aussi quantité de fraudes, de vols et de fripons, On aimait passionnément la propriété dans cette terre de Normandie, goût louable en lui-même, mais qui, mal contenu, conduisait facilement à l’appropriation illégitime. On ne se contentait pas des vols de basse-cour et de gros bétail, qui sont innombrables, et contre lesquels notre châtelain se tient toujours en garde. Cet art de l’appropriation illicite prenait des formes plus savantes, et c’étaient le plus souvent de petits propriétaires qui en donnaient l’exemple, empiétant les uns sur les autres et sur le domaine commun. Tel qui n’étant pas propriétaire, aspirait à le devenir, imaginait même des moyens dont tel semble un avant-coureur de certaines idées qu’on croyait de date toute récente.

On a cité en 1848 dans les campagnes quelques cas fort étranges, isolés sans, doute, mais significatifs, de prise de possession, d’ensemencement par force, d’un territoire, déjà approprié par des paysans gagnés à l’idée du droit au travail ou convaincus, sans l’aide