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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/164

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Quelquefois les acteurs portaient des masques. Le journal parie d’un assistant qui passe au manoir et qui portait « un masque du diable » pour ceux « qui devoyent jouer à Cherbourg je ne sçais quelle folie. »

Mais le plus grand « déduit » de Gilles de Gouberville était la chasse. Il aimait à manier les armes, à tirer l’arbalète, dont on se servait encore pour chasser les bêtes fauves et même pour tuer les oiseaux au vol. Son journal nous apprend que les arquebuses dont il se servait étaient non à croc ou à mèche, mais à rouet. Le feu se communiquait à la poudre au moyen d’une roue d’acier, montée avec une clé, qui, en tournant, faisait jaillir des étincelles d’un caillou. Il y avait, pour réparer et même pour fabriquer les diverses armes, dont il indique les prix et l’état fort minutieusement, d’habiles armuriers à Bretteville, à Cherbourg, à Tourlaville. Les achats de poudre se modèrent quand notre châtelain se met à en fabriquer chez lui. Il a un assortiment complet d’engins de chasse et en fabrique lui-même un certain nombre. Les filets « pour la volée, » les filets « saillans » et « à merle, » la glu, les pièges pour les renards et les blaireaux, jouent un rôle très fréquent dans ce journal. Signalons-y les animaux dressés pour la chasse, les autours, les éperviers, les furets. Tout ce qu’un riche châtelain peut avoir alors de plus complet comme meute se trouve réuni au Mesnil-au-Val. Sans cesse reviennent dans les notes le lévrier, le dogue, l’épagneul, le mâtin, les chiens de races croisées, les chiens qu’il entretient comme reproducteurs, les chiens qu’il met en nourrice, et les espèces particulières, les chiens normands, les chiens anglais enfin, qu’il reçoit d’Angleterre même, avec une joie sans pareille comme une nouveauté. Il faut d’ailleurs que ses chasses au cerf, au renard, au loup, ou à de menus gibiers à poils et à plumes, le passionnent beaucoup, pour qu’il ne manque jamais de les coucher par écrit avec quelques détails avant de s’endormir.

Qu’on n’aille pas croire que cette vie active et toute physique, faite de travaux agricoles et de violens exercices, absorbât tout entier le sire de Gouberville. Ce châtelain connaissait des passe-temps plus intellectuels. Gilles de Gouberville avait fait des études. Il était ferré sur le droit : c’était une arme aussi, l’arme offensive et défensive d’un bon propriétaire normand. La connaissance du droit coutumier n’était pas moins vieille dans cette province que l’usage des pièces écrites, qu’on y trouve dès le XIe siècle. Le savoir juridique de Gouberville allait plus loin : on voit qu’il lisait Justinien. Il paraît enfin avoir été assez lettré. Je ne conclurai pas qu’il savait le grec de ce qu’il connaissait les caractères de cette langue, dont il fait usage dans son manuscrit quand il veut noter quelque chose de secret ou de peu glorieux pour lui-même. Ce gentilhomme du Cotentin avait une bibliothèque. Plusieurs ouvrages provenaient de la