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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/159

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grandes choses de la colonisation et de la guerre. Elle avait réalisé la plus grande somme de bien-être intérieur dont aucune province française fût à cette époque en possession, et cette expression de bien-être peut être appliquée même au plus grand nombre de ses paysans, affranchis du servage, quand ceux de nos autres provinces en étaient encore accablés. Les guerres de Charles le Mauvais, les invasions anglaises surtout, devaient plonger pendant un siècle et demi dans la détresse et dans le deuil la même contrée toujours vaillante et toujours laborieuse, et l’éprouver à un point dont on a peine à se faire une idée. La fin du XVe siècle vit en partie se réparer ces terribles brèches, la province presque épuisée renaître, les paysans devenir propriétaires, les salariés eux-mêmes arriver à une situation fort tolérable. Le XVIe siècle confirme ces résultats heureux, qui seront de nouveau compromis par les guerres de religion, et plus tard fort endommagés par le régime fiscal et les vices de la monarchie absolue. C’est au moment où ces guerres de religion frappent pour ainsi dire à la porte que se ferme le journal de Gouberville. Commencé et poursuivi dans le calme d’une existence prospère, il se termine par l’orage qui fond de nouveau sur la France.

Personne mieux que ce gentilhomme campagnard, qui note sa vie par les plus menus détails à partir de 1553, n’était fait pour jouir de ces années de tranquille bonheur, et pour les mettre à profit par son intelligente activité de propriétaire « faisant valoir. » Gilles de Gouberville nous apparaît comme une riche et vigoureuse nature. Il se montre plein de mouvement et d’entrain, très mêlé aux choses et aux hommes du pays, très attentif à tous les progrès de la culture. Intéressé sans nul doute, il n’est ni un esprit rétréci par les horizons bornés de la vie rurale, ni un cœur desséché par l’habitude, dont témoigne son livre, de tout calculer. Il y a plutôt chez lui exubérance de sève, quoique l’emploi de sa force soit en général fort bien réglé. Il présente d’ailleurs à bien des égards ce mélange d’élémens un peu disparates qu’offrent les hommes de son temps. Son impétuosité naturelle ne l’empêche pas d’agir avec beaucoup de persévérance et de réflexion. Persévérant, il faut l’être pour écrire un tel journal pendant neuf années de suite. Tout ce que nous savons de lui, c’est le journal qui nous le découvre, même sa naissance et ce qui concerne sa famille.

Gilles de Gouberville appartenait à cette brave noblesse de province qui restait encore attachée à la culture de la terre sans dédaigner pourtant les fonctions publiques. On y trouve engagés ses frères et ses parens ; il y tient lui-même par un emploi compatible avec sa résidence dans son manoir. Cette noblesse de Gouberville était de bon aloi. Si j’en fais la remarque, c’est qu’il y avait dès