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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/157

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une évocation du passé. Les chiffres y rappellent aussi des dates de l’existence morale ; ils reflètent des joies et des douleurs. Joignez-y les observations dont on les trouve accompagnés, et vous vous apercevrez qu’ils tiennent phis qu’ils ne promettaient i ils montrent un caractère, une âme, ils racontent une destinée. On finit soi-même par s’y associer ; on est intéressé, parfois ému, souvent intrigué. Voilà pour la partie morale. Mais la partie matérielle a aussi son genre d’intérêt. Connaître le détail des choses, à une époque déterminée, n’est pas une curiosité puérile ; la condition des hommes s’y rattache, et l’histoire de la société, à un certain moment, en reçoit une vraie lumière.

Ces impressions, nous venons de les éprouver très vivement en nous trouvant en présence d’un de ces documens, que nous n’hésitons pas à mettre au nombre des plus curieux et des plus instructifs. C’est à une de nos plus importantes provinces, la Normandie, et à ce XVIe siècle vers lequel nous entraîne plus d’un point de similitude, que ce document se rapporte. La grande histoire, je me bâte de le reconnaître, a peu de chose à voir ici. On l’aperçoit pourtant vers la fin, dans quelques épisodes d’un vif intérêt, lorsqu’elle vient déranger de tranquilles destinées. La bar-taille de Saint-Quentin livrait cette ville aux Espagnols ; le traité de Cateau-Cambrésis consommait le sacrifice de la France ; c’était le temps de la conspiration d’Amboise, de Michel de l’Hospital, de l’édit de Romorantin, de l’avènement de Charles IX, du colloque de Poissy, et d’autres événemens qui faisaient beaucoup de bruit partout ailleurs que dans ce coin du Cotentin. Sans doute on en parlait, même dans le Cotentin, car il y avait alors une vie commune de la France ; mais on en disait peu de chose au papier où les faits de la vie privée venaient seuls se déposer un à un. Les événemens que racontent de tels registres sont surtout limités à l’horizon du manoir et de la campagne qui l’environne.

Nous devons d’abord dire de quoi il s’agit au juste. Un chercheur érudit, auteur de savans travaux, M. l’abbé A. Tollemer, vient de publier à Valognes les extraits d’un de ces anciens livres de comptes, très mêlés de faits et de réflexions. Le manuscrit n’avait pas quitté le pays depuis le XVIe siècle, et se trouvait en la possession d’un propriétaire de la même localité, M. de la Gonnivière. Le journal manuscrit de sire de Gouberville et du Mesml-au-Var, gentilhomme campagnard au Cotentin, de 1553 à 1562, n’aurait pas, s’il eût été publié dans son entier, formé moins de quatre à cinq volumes en petit texte. Une telle publication eût dépassé la mesure des sacrifices qu’on peut attendre d’une seule personne. N’y aurait-il pas lieu d’examiner si l’état ne doit pas en faire les frais ? Nous soumettons la question au savant directeur de la Bibliothèque