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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/960

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faut en convenir, le premier lord de la trésorerie a mieux réussi par la hardiesse que l’ancien secrétaire d’état des affaires étrangères par l’irrésolution. On raconte qu’un puissant personnage de l’Europe qui n’est ni russe ni autrichien, et qui aurait été contrarié dans ses combinaisons par la récente attitude du gouvernement anglais, aurait parlé avec une certaine ironie qui lui est familière du chef du ministère de la reine Victoria. Le puissant personnage se serait moqué de la diplomatie du romancier anglais, — qui du reste a dit lui-même gaîment et lestement l’autre jour qu’il n’était pas un diplomate. Le romancier a eu du moins la fortune d’être dans le premier des parlemens du monde le représentant le plus éloquent de la vieille et forte politique anglaise.

Lord Beaconsfield ne s’est montré certes ni blessant ni provocateur pour la Russie. Il n’a laissé voir aucune idée préconçue d’hostilité, il n’a nullement renoncé à l’espérance d’une solution pacifique, et il n’a rien dit positivement qui puisse empêcher des négociations sérieuses en prenant « en considération la situation nouvelle que la guerre a créée à la Russie ; » mais il n’a point hésité à caractériser l’œuvre de San Stefano, à motiver virilement, sans subterfuge, l’appel des réserves, à affirmer la politique de l’Angleterre en face de la politique russe, et c’est d’un accent plein de puissance qu’il a rappelé tout ce qui a fait la grandeur de l’empire britannique, tout ce qui peut la maintenir.

Quant à lord Derby, il est plus que jamais avéré que sa position devait être assez étrange dans un cabinet dont le chef vient de tenir un tel langage. Que poursuivait-il ? que voulait-il ? C’est vraiment un politique assez négatif, plein de doutes sur toutes choses et plus abondant en objections ou en réflexions moroses qu’en solutions. La guerre ! il croit sans doute à la puissance de la Grande-Bretagne, aux moyens qu’on aurait de ruiner la Russie, de brûler ses ports mais la guerre serait interminable et elle ne conduirait probablement à rien. Aurait-on des alliés ? Pour un ministre des affaires étrangères d’hier, lord Derby, il faut l’avouer, parle d’une façon bien singulière des nations en qui l’Angleterre pourrait trouver quelque secours, et dans la manière dont il juge les divers pays de l’Europe, il ne montre qu’une clairvoyance fort équivoque. Que reste-t-il donc à faire ? Le mieux eût été de moins s’agiter, de n’envoyer aucun navire aux Dardanelles, de n’appeler aucune réserve et de continuer à négocier modestement, sans bruit. Lord Derby a déjà beaucoup négocié, et à quoi est-il arrivé ? Dans tous les cas, des discours comme celui qu’il vient de prononcer ne semblent pas destinés à être des auxiliaires bien efficaces de diplomatie, le langage du premier ministre de la reine est bien plus de nature à appuyer utilement des négociations sérieuses, à servir la cause de la paix. Si ce langage eût été tenu depuis longtemps avec une résolution qui n’eût laissé aucun doute sur les intentions de la