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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/930

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cri de douleur et d’indignation s’éleva dans toute la principauté, et la presse y fit écho. Les feuilles russes ont affecté de tourner en ridicule cette irritation du peuple roumain ; un des correspondans du Golos écrivait ironiquement à ce journal : « Ce n’est dans toute la Roumanie que pleurs, gémissemens et grincemens de dents. C’est la nouvelle que la Russie allait reprendre la portion de la Bessarabie que lui a enlevée le traité de Paris, qui a causé ce grand désespoir. Toute la presse a poussé un hurlement. Le Resbouit a paru hier encadré de noir. La douleur, la colère et un désespoir, prenant parfois la forme d’une ardeur belliqueuse, se sont emparés de tous les Roumains. La question bessarabienne est la grande calamité du jour. »

Cette douleur patriotique est digne de respect parce qu’elle est sincère : la Roumanie se la fût sans doute épargnée en ne contractant pas avec la Russie une alliance qui devait rappeler celle de la brebis avec le lion, et en demeurant fidèle aux traités qui lui assuraient la protection de l’Europe. C’est sur ces mêmes traités, méconnus par elle dans une pensée d’ambition, qu’elle est réduite à appuyer aujourd’hui sa résistance aux volontés tyranniques de son allié. Le prince et son gouvernement, qu’on avait soupçonnés de connivence avec la Russie, ont repoussé catégoriquement les propositions du tsar quand elles leur ont été communiquées officiellement. Les chambres roumaines, à l’unanimité, ont approuvé cette conduite : elles ont même refusé d’examiner si, au cas où la Russie occuperait la Bessarabie de vive force, il conviendrait de prendre possession de la Dobroudja. Toutes les troupes roumaines disponibles ont été envoyées dans la Bessarabie afin de contraindre la Russie à faire usage de la force. C’est donc en vain que la Russie a espéré séduire les Roumains par la perspective de posséder sur la Mer-Noire un port de l’importance de Kustendjé. Les productions agricoles de l’Europe centrale, pour être embarquées à Kustendjé, devraient y être amenées par le chemin de fer, après avoir emprunté d’abord la voie fluviale : elles auraient donc à supporter les frais de plusieurs transbordemens, tandis que, depuis les améliorations apportées à la navigation du Danube, elles peuvent être embarquées directement sur des navires assez forts pour traverser la Mer-Noire et la Méditerranée. Les Roumains comprennent, et l’Europe comprendra avec eux, que remettre en la possession de la Russie, à partir du confluent du Pruth à Reni jusqu’à Toultcha, où le fleuve se divise en plusieurs branches, la seule rive du Danube qui soit habitée et qui soit abordable, c’est rendre cette puissance l’arbitre de la navigation danubienne et de tout le commerce de l’Europe centrale. Le gouvernement roumain a donc adressé à toutes les grandes puissances, à la date du 9 mars, un mémorandum où il fait