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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/919

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rien ne justifie l’étendue. A. l’ouest les montagnes de l’Albanie, à l’est la Mer-Noire, au nord le Danube et au sud l’archipel : telles seront les limites de la nouvelle principauté, dont la superficie, plus que double de celle de la Belgique et de la Hollande réunies, égalera celle de l’Angleterre ou les deux tiers du territoire de la France. La configuration en sera des plus bizarres, et sans le secours d’une carte il est impossible de se faire une idée des mille détours de cette frontière capricieuse qui descend jusqu’aux confins de la Thessalie, passe à cinq kilomètres seulement de Salonique, touche le rivage de l’archipel, remonte ensuite vers le nord pour contourner Andrinople à une distance de sept à huit kilomètres, puis redescend jusqu’à trente kilomètres au plus de la mer de Marmara, et ne laisse à Constantinople qu’une banlieue de quarante à cinquante kilomètres.

La Turquie perd donc ainsi d’un seul coup les trois quarts de son territoire européen ; il ne lui reste que des provinces pauvres, peu fertiles et peu peuplées qu’il lui sera impossible de gouverner, et plus impossible encore de défendre. Constantinople ne communiquera plus avec la Thessalie et l’Albanie que par une route d’étapes qui traversera la Bulgarie, soustraite à l’autorité du sultan. Comme les nouvelles frontières stipulées en faveur de la Servie et du Monténégro arrivent presque à se toucher, l’Albanie ne communiquera, à son tour, avec la Bosnie et l’Herzégovine qu’à travers le territoire monténégrin ou le territoire serbe, à moins qu’on ne réussisse à établir une route en suivant la crête des montagnes qui sépareront les deux nouveaux états, route qui demeurerait du reste à la merci des anciens vassaux du sultan. Si cette délimitation monstrueuse devenait définitive, la Turquie d’Europe resterait divisée en trois tronçons séparés les uns des autres et n’ayant de communication indépendante que par mer. Qu’une révolte vînt à éclater dans une province, les mouvemens des troupes turques seraient subordonnés au bon vouloir de quelqu’une des nouvelles principautés, peut-être de celle qui aurait fomenté l’insurrection ou qui espérerait en profiter, et toute répression pourrait être rendue impossible. On peut donc dire, sans être taxé d’exagération, que l’extension donnée à la future principauté bulgare a eu pour objet de préparer et même de rendre inévitable à bref délai le complet effacement de la domination musulmane en Europe.

C’est en vain qu’on essaierait d’invoquer à l’appui de cette délimitation de la Bulgarie des raisons ethnographiques. La conférence de Constantinople, bien qu’ayant fait de. larges concessions aux plénipotentiaires russes, avait été loin d’assigner une semblable étendue au territoire réputé bulgare. Si, au nord des Balkans, les trois quarts de la population sont incontestablement d’origine