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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/859

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de besoins plus pressans, a eu un caractère plus purement défensif, plus strictement national. Le nouveau royaume n’a nulle part empiété sur une nationalité étrangère : l’Italie de Victor-Emmanuel n’a, pour se constituer elle-même, mutilé aucun peuple voisin, elle n’a point violé aux dépens des autres le droit national, sur lequel elle fondait son propre droit à l’existence. Toutes les provinces comprises dans le royaume d’Italie y sont librement entrées. Victor-Emmanuel n’a pas eu recours au compelle intrare ; à la table où il a convoqué les cités ou les régions de la péninsule, il n’y a point de convives forcés. C’est là un privilège que l’Italie doit tenir à conserver et qui mérite d’autant plus d’être noté que de tous les grands états de l’Europe la France est peut-être seule à le partager avec sa voisine.

L’Italie n’a eu ni Alsace-Lorraine, ni Slesvig danois, elle n’a eu non plus ni Hanovre, ni Francfort. En unifiant la péninsule, le Piémont s’est perdu et comme noyé dans l’Italie, qu’il faisait revivre, donnant lui-même aux autres l’exemple des sacrifices à la grande patrie. Il en a été tout autrement dans l’empire germanique. L’Allemagne n’a pas absorbé la Prusse, la Prusse n’a pas non plus complètement absorbé l’Allemagne. L’ancien royaume et le nouvel empire subsistent côte à côte, avec des droits et des limites mal définis, en sorte que l’Allemagne de 1871 n’est à proprement parler ni un état unitaire, ni un état fédératif. Tel qu’il est constitué aujourd’hui, avec ses relations compliquées qui rappellent les anciens liens de vasselage et de suzeraineté, l’empire d’Allemagne est un phénomène étrange, bizarre. C’est au milieu des états modernes comme un être antédiluvien ; pour vivre, il lui faudra reculer vers la fédération ou avancer dans le sens de l’unité.

Il y a enfin entre l’Allemagne et l’Italie nouvelles une troisième différence qui tient en partie aux deux autres. En Italie, l’unité a été faite par la liberté et pour la liberté en même temps que pour l’indépendance. La révolution dont Victor-Emmanuel a été le chef et le modérateur a poursuivi en même temps un double idéal, qu’elle a su réaliser l’un par l’autre. Cela explique comment, dans l’unité italienne, le fer et le feu qui forgent les couronnes impériales ont eu une bien moindre part que dans l’unité allemande. Victor-Emmanuel avait une autre force, une autre arme : le statut de Charles-Albert et la liberté politique. Grâce au roi de Piémont, l’Italie s’est en quelques années emparée simultanément de deux biens dont chacun a coûté à d’autres peuples des siècles de luttes et d’efforts. C’est là ce qui rend l’œuvre de Victor-Emmanuel et du peuple italien sans analogue ou sans égale dans l’histoire, ce qui rend le Piémont digne de servir de modèle à tous les petits états qui se croient le noyau d’une grande nation. Pour nous