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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/849

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Savoie, la croix d’argent sur champ de gueules, devenait insensiblement le symbole des aspirations nationales, le signe béni de la régénération future. J’ai entendu des Napolitains raconter que dans leur jeunesse ils allaient de temps en temps raviver leur foi nationale en contemplant sur la porte de la légation de Piémont cet emblème de salut. Dans ces dix années, de 1849 à 1859, Victor-Emmanuel donna peu à peu aux aspirations de l’Italie ce qui leur manquait, une forme, un corps, une devise. Les peuples, de même que les enfans, ont besoin de tout personnifier, de tout incarner, dans un homme et dans un nom. Les esprits se préparaient en silence et presque inconsciemment pour qu’au jour voulu les vœux de l’Italie se personnifiassent en Victor-Emmanuel.

Obligé de replier en deçà du Tessin le drapeau national, le roi de Piémont s’appliquait à faire fleurir dans ses états le régime constitutionnel avec le statut de 1848. Le roi et ses conseillers sentaient que cette délicate plante du nord qu’ils essayaient de faire prendre sous le ciel du midi, leur petit royaume la cultivait pour l’Italie entière. Victor-Emmanuel demeurait roi constitutionnel après le coup d’état de décembre 1851 aussi bien qu’après le désastre de Novare. Quelque intérêt qu’il eût à se concilier les sympathies du gouvernement français, dont il pouvait dès lors convoiter l’alliance, le fils de Charles-Albert résistait aux leçons de la France impériale, comme aux exigences de l’Autriche. Au milieu de la nuit qui couvrait alors le continent, le Piémont restait, avec la Suisse et la Belgique, comme une île lumineuse, objet d’admiration et d’envie de la part des grands états. Avant même d’avoir Cavour pour ministre, Victor-Emmanuel, aidé de collaborateurs aujourd’hui déjà pour la plupart dans le tombeau, s’efforçait de créer un état modèle, une sorte de type ou d’étalon politique pour le reste de la péninsule. Dans les chambres de Turin, l’Italie faisait son apprentissage parlementaire, s’initiant et se dressant aux pratiques constitutionnelles.

En même temps qu’il exerçait sur elle une sorte de fascination, le Piémont assurait ainsi d’avance à la péninsule des institutions à la fois nouvelles et éprouvées ; c’est par l’ordre et la régularité de son administration, c’est par la supériorité de ses lois, qu’il faisait de la propagande révolutionnaire. Victor-Emmanuel ne devait apporter la révolution à l’Italie qu’en lui apportant du même coup un gouvernement. Pour tous les princes de la péninsule, il n’y allait bientôt plus avoir d’autre alternative que d’imiter le fils de Charles-Albert et de se confédérer avec lui, ou de disparaître devant lui. Dès lors on eût pu prévoir que le jour où seraient rompus les liens qui l’enchaînaient à l’Autriche, l’Italie