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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/822

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une lettre à Boileau du 21 décembre 1706, soit loin d’égaler elle du grand fabuliste, elle n’est pas sans quelque mérite ; c’est déjà une assez grand honneur que d’avoir eu La Fontaine pour imitateur, et de lui avoir inspiré cette charmante fable. Boileau, en parlant de Puget dont il loue à la fois les vers, les Mémoires et les machines, écrit à Brossette : « J’admire combien vous êtes d’hommes merveilleux à Lyon. » Les lettres et les éloges de Boileau doivent sauver aussi de l’oubli deux autres académiciens de la même époque, les deux Dugas, le père et le fils, qui tous deux, présidens de la cour des monnaies, ont allié aux plus hautes fonctions de la magistrature le goût et la culture des lettres.

Nous voyons encore, dans la correspondance de Boileau et de Brossette, que les deux premières séances de la nouvelle académie ont été consacrées à discuter la démonstration de l’existence de Dieu de Descartes. Cela n’a rien d’étonnant en un temps où la philosophie de Descartes était encore en si grand honneur et faisait l’objet de toutes les conversations savantes de Paris et de la province. Brossette ne nous dit pas quelle fut la solution ; mais il est bien à croire, d’après l’esprit cartésien de l’assemblée, qu’elle ne fut pas défavorable à Descartes. Pour en finir avec la philosophie de Descartes à l’académie de Lyon, ajoutons une singulière preuve du cartésianisme, comme aussi de la sensibilité, de Brossette : il avait en effet imaginé de porter à son doigt, enchâssée dans une bague, la glande pinéale de sa femme, sur la foi de Descartes, qui, comme on le sait, loge l’âme dans cette petite glande privilégiée.

De plus en plus mécontent de l’Académie de Paris, qu’envahissaient chaque jour les partisans des modernes, aveugles et téméraires contempteurs des anciens, Boileau applaudit aux développemens de l’académie de Lyon, dans laquelle il espère trouver un auxiliaire contre les progrès du mauvais goût. Brossette en effet lui écrivait : « Nous tenons tous ici pour l’antiquité. »

Si les lettres de Boileau sont flatteuses pour l’académie, elles ne le sont pas moins pour la ville de Lyon, qu’il l’appelle, par allusion à une rente viagère sur son hôtel de ville, la mère nourrice de ses muses naissantes. Nous savons, par Cizeron Rival, que cette rente était de 1,500 francs pour un capital de 12,000 ou de 13,000 francs, le tiers à peu près du patrimoine de Boileau, placé à fonds perdus [1]. Lyon devait se montrer aussi une bonne mère pour ces mêmes muses dans leur vieillesse. Sans plus de scrupule que l’hôtel de ville de Paris, ou que l’état lui-même, l’hôtel de ville de Lyon s’avisa un jour de diminuer sa dette en retranchant à ses rentiers un

  1. Mémoire historique sur la vie et les ouvrages de Brossette, par Cizeron Rival.