Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/791

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


philosophie que d’avoir créé la poésie tragique, dont la sublime perfection appartient bien, on l’accordera, tout entière à la race grecque, et n’est pas le produit d’une imitation étrangère ? On s’étonne de l’opposition qui existe chez les Grecs entre la religion et la philosophie, l’une tout anthropomorphique, l’autre toute naturaliste. Il n’y a rien là de si étrange. On ne peut contester aux Grecs le génie scientifique : ils l’ont assez montré plus tard, et M. Röth lui-même le reconnaît dans Aristote. Que l’esprit scientifique des Grecs, peu satisfait de l’anthropomorphisme populaire et poétique, se soit porté d’abord sur l’origine des choses et du monde, et se soit attaché au point de vue du naturalisme, rien de plus vraisemblable. Il suffit que les Grecs aient été des hommes pour que cette curiosité pour les choses de la nature les ait attirés et tout d’abord enivrés.

D’ailleurs ce caractère tout objectif et naturaliste n’est vrai que pendant les premiers siècles. A partir de Socrate, la philosophie devient profondément humaine : elle conserve ce même caractère, même dans Platon, même dans Aristote, malgré la hauteur de leurs spéculations métaphysiques ; elle l’a encore dans les épicuriens et les stoïciens, dans la nouvelle académie et dans le pyrrhonisme. Il resterait donc encore à la Grèce, comme lui appartenant en propre même en adoptant le critérium de M. Röth, la plus belle partie de la philosophie grecque, et l’Orient n’aurait à revendiquer que le commencement et la fin.

Accordons, si l’on veut, que la matière des idées vienne de l’Égypte ou de la Perse, encore faudrait-il reconnaître que la forme scientifique et philosophique est le propre de la Grèce. Il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’à Aristote pour trouver cette forme ; elle est déjà dans Socrate, dans Zenon d’Élée, dans les atomistes. On y voit la preuve, le raisonnement, la démonstration, ce que n’ont jamais connu les mythologies orientales. Ni l’Égypte ni la Perse n’ont eu de philosophie, et l’Orient tout entier, l’Inde à part, car il ne faut pas penser à la Chine, n’en a pas eu. Le fond des idées serait oriental que la méthode serait encore grecque : or la méthode, c’est la philosophie elle-même.

Quant à la comparaison des doctrines, dont le jugement appartient aux hommes compétens, il nous est cependant permis, quelque savant que fût M. Röth, de mettre en doute la construction tout arbitraire qu’il imagine des systèmes de l’Orient. La science n’est pas encore assez avancée, au moins pour l’Égypte, pour prétendre caractériser avec une telle précision ces antiques spéculations. Là où M. Röth croit découvrir une quaternité panthéiste, M. de Rougé, bien autrement autorisé en égyptologie, voyait un monothéisme spiritualiste, et il faut reconnaître que le dogme