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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/717

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doublé parfois d’un Casanova. Quand on lit ses pamphlets, on admire sa verve et son éloquence ; quand on lit ses livres, on admire son savoir et son talent, mais on déplore l’usage qu’il en a fait. Cet heureux libertin se vantait de n’avoir jamais rencontré une femme capable de lui résister ; ce redoutable dialecticien aurait pu se vanter aussi de n’avoir jamais rencontré une vérité capable de défendre contre lui sa vertu. Quand la séduction ne lui réussissait pas, il recourait à la violence. — « L’utilité des faits est vraiment merveilleuse, disait Benjamin Constant occupé à écrire son livre sur les religions, dont les conclusions changeaient d’année en année. Voyez, j’ai rassemblé d’abord mes 10,000 faits. Eh bien ! dans toutes les vicissitudes de mon ouvrage, ces mêmes faits m’ont toujours servi ; ils se retournent à mon commandement. » — L’auteur du Système des droits acquis était encore plus consommé que Benjamin Constant dans l’art de retourner les faits à son commandement. Et quel puissant raisonneur aussi que Karl Marx, le fondateur de l’Association internationale ! Avec quelle incomparable dextérité il sait employer à ses fins, en la forçant, la méthode des contradictions inventée par un grand philosophe, déduire les contraires l’un de l’autre et faire servir l’évidence à la démonstration de l’absurde ! Il faut en convenir, à côté de l’homme de Trêves, qui habite aujourd’hui un élégant cottage près de Londres, le subtil Proudhon n’était qu’un grand maladroit ; ses tours de gibecière ne sont que jeux d’enfans. Le socialisme allemand professe un culte pour le génie de ses fondateurs, et il se fait blanc de leur épée. C’est par le Système des droits acquis, c’est par l’ouvrage de Karl Marx sur le Capital, que la démocratie sociale s’est acquis des titres sérieux à l’attention des penseurs et une sorte de respectabilité scientifique dont il est impossible de la déposséder.

Après les fondateurs sont venus les disciples ; aux grands musiciens ont succédé les honnêtes gens médiocres. Ceux-là ne se piquent point d’avoir du génie ; ils ont réduit en catéchisme la métaphysique de leurs maîtres en la mettant à la portée du commun des mortels. Ils sont peuple, c’est au peuple qu’ils s’adressent et le peuple les écoute. Ce ne sont ni des virtuoses à arpèges, ni des dialecticiens exécutant des exercices de haute école ; ce ne sont pas non plus des cuisiniers habiles à faisander le gibier et à lier une sauce verte ; ils mangent le gibier et les sauces que d’autres ont préparés pour eux et ils les mangent avec conviction. Ils sont simples dans leurs allures et dans leur langage comme des évangélistes ; on reconnaît tout de suite en eux des hommes qui n’ont jamais fréquenté les boudoirs et qui ne possèdent aucun cottage dans les environs de Londres. Ils sont forts de leurs bonnes intentions, ils sont loyaux et sincères. M. Liebknecht, député au Reichstag, est sincère dans l’admiration qu’il porte a la commune