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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/704

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délecter. Le vieux prince de Metternich, causant de son métier d’homme d’état, nous disait un soir à Bruxelles : « Il en est de la constitution d’un pays comme de celle d’un individu : l’une et l’autre valent par ce qu’elles durent, et, si j’ai quatre-vingt-six ans, vous en devez naturellement conclure qu’il fallait que ma constitution fut bonne. » Retournez l’argument en l’appliquant au Théâtre-Lyrique, et tout de suite il devient topique. Jamais ce théâtre, sous aucune administration, n’a pu prolonger son existence. Vous l’installez à grands frais, il jette un éclair ou deux, puis s’éclipse, languit et meurt. C’est prévu, réglé, et la banqueroute finale est ici non moins de rigueur que dans une féerie les soleils tournans et les feux pyrrhiques. A quoi tient ce dénoûment inévitable ? Tout le monde va le comprendre. Le Théâtre-Lyrique est un grand opéra jouant tous les soirs et qui, sans abonnés, par le seul produit de ses recettes, auxquelles l’état ajoute une subvention relativement médiocre, doit faire face, non point seulement à d’énormes dépenses de mise en scène, mais encore à l’entretien d’une double troupe de chanteurs, son programme étant d’exploiter les deux genres et de représenter le Bijou perdu, ou la Fanchonnette au lendemain de la Flûte enchantée ou d’Oberon. L’Opéra, qui touche une subvention de 800,000 francs, qui possède une salle, un répertoire, dont l’influence sur le public sont hors de cause, une troupe d’ensemble dont l’équivalent ne se trouve nulle part en Europe, l’Opéra, qui en définitive est l’Opéra, peut ne jouer que trois fois par semaine. Ses lendemains, à lui, sont des relâches, tandis qu’au Théâtre-Lyrique, un grand ouvrage ne pouvant se donner tous les jours, il s’ensuit que, pendant que la grande troupe se repose, le spectacle a lieu devant les banquettes. Il faudrait, pour conjurer le mauvais sort, pouvoir tenir en même temps deux succès, deux ouvrages à recettes alternant à tour de rôle sur l’affiche, rencontre invraisemblable qui ne s’est guère offerte qu’une fois par l’heureuse conjonction de la Reine Topaze et d’Oberon. Ce fut l’âge d’or, mais l’âge d’or appartient à la fable, et spéculer sur son retour est aventureux.

Beaucoup néanmoins l’ont essayé et s’y sont ruinés. Chateaubriand aimait à flétrir de son sarcasme le plus amer ce qu’il appelait « cette manie d’être que nous avons tous. » Le Théâtre-Lyrique semble avoir la manie contraire : à peine vous l’avez remis à flot, que sa manie le reprend de ne pas être et qu’il sombre un beau matin, entraînant dans son désastre tout l’équipage. La commission du budget a vu les choses telles qu’elles sont, et se sera dit dans son bon sens pratique : « Voilà un théâtre mort ; c’est la cinquième ou sixième fois que cela lui arrive, donc il y tient, et, puisque c’est sa vocation, respectons-la et rayons le Théâtre-Lyrique de nos papiers. » C’était compter sans les faiseurs de thèses, qui tout de suite ont empli Pair de leurs gémissemens et