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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/531

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Le zèle pour l’idéal ne diffère point au fond du zèle pour la liberté, car c’est par le culte désintéressé des idées qu’a lieu la délivrance de l’esprit ; rester terre à terre à la recherche de la force matérielle ou de l’intérêt matériel, c’est s’enchaîner soi-même : l’idée seule, a dit Platon, « fait croître les ailes de l’âme. »

Ainsi, quel que soit le point de vue auquel on se place, qu’il s’agisse d’attribuer à la liberté un rang dans la hiérarchie des forces ou dans celle des intérêts comme dans celle des biens intellectuels et moraux, la liberté est ambitieuse par essence et ne peut se contenter d’un rang inférieur : elle est au premier rang ou elle n’est pas. C’est que la liberté, ne l’oublions pas, est au fond la tendance même à dépasser toute limite, tout rang subordonné, toute condition inférieure. Elle est l’éternelle ambition d’un être qui se sent fait pour le progrès.


V

En résumé, le droit, tel que l’a représenté la philosophie française, n’est au point de vue scientifique qu’un idéal ; le tort de cette philosophie, en le posant immédiatement comme une réalité actuelle, a été de ne pas avoir une conscience assez nette de son propre idéalisme. Elle a parlé sans cesse de droit naturel, tandis qu’il eût fallu parler de droit idéal, car la nature ne connaît pas le droit, et le droit n’apparaît que dans la pensée de l’homme. — Ce premier tort tient à un second : notre philosophie traditionnelle n’a pas vu que la liberté elle-même est une idée, non une réalité présente ; elle a de plus confondu la liberté avec le libre arbitre, dont on se fait vulgairement une notion antiscientifique et qui se résout pour la psychologie dans le déterminisme intellectuel. Enfin elle ne s’est pas toujours rendu assez compte du rang supérieur qui appartient à la liberté idéale et qui en fait une fin, non un simple moyen ; elle n’a pas rejeté assez franchement la vieille doctrine qui subordonne la liberté au devoir, à la vertu, à la vérité ou à tout autre principe. — Ces imperfections de la théorie ont entraîné des défauts pratiques : oubli de la réalité, de la nature, de l’histoire, tendance à projeter l’avenir dans le présent ou dans le passé même