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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/526

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qui ces idées sont intenses et dominantes se croit métaphysiquement libre et vérifie pour ainsi dire sans cesse sa croyance par toutes ses actions, qui se moulent sur ce type intérieur. Celui qui au contraire n’a qu’une idée faible et vague de la liberté et du droit doute de leur valeur absolue ou la nie, et sa conduite elle-même devient comme un doute en action ou une négation visible ; en même temps, il retombe sous la fascination des idées d’intérêt et de force matérielle ; — tant il est vrai que toute idée est une puissance qui tend à produire son effet extérieur pour s’y exprimer, s’y incarner, y prendre corps. De quelque point de vue qu’on l’envisage, scientifiquement ou métaphysiquement, l’idée du droit ne demeure donc pas, comme nous l’avions craint d’abord, inerte et inefficace. Cette idée, avec le désir spontané qui en est inséparable, se soumet et se subordonne en nous, à proportion de son intensité et de sa puissance, toutes nos autres tendances, comme un souffle supérieur recueille et emporte ce qui flottait au hasard dans des directions diverses et contradictoires. Les êtres se classent dans la hiérarchie morale et sociale selon le degré de prédominance effective que l’idée de liberté et de droit a en eux, selon le degré de conformité que tout leur être présente avec cet idéal de l’être. Et ce qui est vrai des individus est vrai des nations : elles ne vivent pas seulement de réalités, elles vivent d’idéal.


IV

Il importe selon nous, dans toute question philosophique ou sociale, de déterminer d’une manière précise les points sur lesquels peut se faire l’accord des diverses doctrines, ainsi que ceux où se produisent les divergences et les oppositions. La détermination des parties communes aux théories les plus contraires n’est-elle pas le meilleur moyen de marquer ce qui est acquis à la science et de compléter ce qui lui manque encore ? Déjà nous avons indiqué plus d’un point commun aux doctrines naturalistes et idéalistes ; faisons maintenant un retour rapide sur les théories allemande et anglaise, qui identifient le droit avec la force ou l’intérêt, et comparons-les avec la théorie française, qui le fonde sur la liberté ; nous verrons si celle-ci laisse aux autres leur juste part, les complète sans les détruire et les concilie dans un point de vue supérieur.

Le côté vrai des doctrines de l’école allemande, si éprise de la force, c’est que le droit ne doit pas demeurer dans l’ordre purement spirituel, comme une puissance qui ne serait point de ce monde et qui n’aurait à sa disposition aucune force physique. Tout droit doit pouvoir se réaliser au dehors, comme l’a montré Kant, par le moyen d’un véritable mécanisme social et politique, sorte de corps dont il est