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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/525

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certitude s’il est mort ou seulement en léthargie, oserons-nous le mettre immédiatement au tombeau ? Dans la personne morale, nous ne savons pas de science certaine s’il y a entière absence ou seulement léthargie de la liberté. Bien plus, la science eût-elle atteint la complète anatomie de l’être pensant et voulant, il resterait encore à savoir ce que c’est que l’être, ce que c’est que la pensée, et de nouveau se poserait la question : Est-ce fatalité, est-ce liberté ? Ce mystère que l’homme porte avec lui est le fondement métaphysique du droit. Scientifiquement, le droit n’est qu’une valeur idéale prêtée à l’homme ; métaphysiquement, il est peut-être une valeur réelle. Ce simple peut-être, cette seule possibilité, cette place réservée au doute motivé et par cela même à la croyance motivée, suffit pour nous retenir au moment d’empiéter sur autrui. Aussi nous nous arrêtons malgré nous devant notre semblable comme devant je ne dis quoi d’insondable, d’incommensurable, qui jusqu’à nouvel ordre est sacré. Est-ce superstition ? est-ce intuition de la vérité ? nous ressentons ce que les anciens appelaient une horreur religieuse, un frisson religieux, horror :

Quæ potuit fecisse timet.


Ce sentiment, nous l’éprouvons devant nous-mêmes ; nous nous arrêtons pour ainsi dire devant nous, parce qu’au fond de notre conscience nous apercevons une sorte d’abîme qui nous donne le vertige. C’est ce sentiment qu’on nomme le respect et qui fait partie intégrante du sentiment du droit. Aussi, au point de vue esthétique, le droit est parmi ces choses qui éveillent en nous l’impression au sublime, avec ses deux mouvemens alternatif, l’un de concentration mélancolique, l’autre d’expansion et de fierté. L’infinité qui est dans l’homme, au moins en idée, nous écrase d’abord, nous relève ensuite : puisqu’elle est dans notre conscience, elle est en nous de quelque manière, elle est nous-mêmes. Le sentiment du droit personnel est une sorte d’orgueil désintéressé, le sentiment du droit d’autrui est une sorte de crainte désintéressée qui se résout en un sentiment final de paix, d’acquiescement, de fraternité.

Quand il s’agit ainsi de savoir si l’idée du droit a une valeur objective et répond absolument à la réalité, l’insuffisance de la solution spéculative n’empêche pas une sorte de solution pratique. Le nœud que la pensée ne peut dénouer, l’action le tranche, car Faction ne peut demeurer toujours en suspens comme la pensée. Chacun résout donc pratiquement, à sa manière ; la question fondamentale et métaphysique dont nous parlions tout à l’heure, et il la résout affirmativement ou négativement selon le degré de force que les idées mêmes de liberté et de droit ont acquis en lui. L’homme en