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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/520

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est bon que ces bornes soient aussi éloignées en fait qu’il est possible ; les naturalistes devront donc convenir que ce qu’il y a de plus conforme à l’idéal de notre nature comme à l’idéal du droit, c’est d’amasser en nous et comme d’emmagasiner la plus grande somme possible d’énergie personnelle, que l’ordre social devra servir non à comprimer, mais à dégager.

Nous faisons ainsi commencer la théorie du droit, comme la morale, par une pure idée, dont nous analysons ensuite les conséquences et les moyens de réalisation ; et l’idée mère du droit est, selon nous, la même que celle de la morale : c’est l’idéal d’une volonté libre, c’est-à-dire capable d’indépendance progressive par rapport à tous les mobiles inférieurs. Le géomètre présuppose la notion de l’étendue, le physicien celle de la matière ; de même le sociologiste doit présupposer comme fin de la science sociale l’idéal de la liberté ou de l’indépendance personnelle telle que nous l’avons définie. Nous possédons ainsi, comme bases de notre doctrine, deux choses qui ont une valeur positive et scientifique, deux choses que nul système ne peut nous refuser et ne peut nier : une idée et un fait, l’idée de la liberté et ce fait que la liberté tend à se réaliser en nous et à y réaliser le droit. Comme l’idée elle-même est un fait, nous pouvons dire que nous prenons pour point de départ deux faits également positifs et susceptibles de vérification expérimentale, une pensée et une action. De plus, nous avons un trait d’union entre la pensée et l’action : à savoir la progrès, par lequel la pensée transforme l’action même, et qui constitue ce que nous pouvons appeler la liberté pratique ou progressive.


Marquons maintenant en quelques mots les principaux stades de cette évolution de la liberté qui a son parallèle dans l’évolution du droit : on verra ainsi par quels degrés le sentiment du droit se développe dans la conscience humaine.

L’homme se représente d’abord l’indépendance de sa volonté comme s’exerçant à l’égard de tel motif spécial, de telle fin spéciale, par exemple la crainte ou la convoitise ; et en effet, grâce à l’idée même de notre indépendance, qui suspend notre décision et nous fait concevoir deux contraires comme possibles, nous devenons réellement capables d’opposer un mobile à un autre, de triompher d’un premier motif au moyen d’un second, ou de plusieurs au moyen de tons. En cette influence de l’idée consiste le seul libre arbitre possible, qui n’exclut pas le déterminisme, dont il est une forme, mais qui le rend plus flexible, plus apte à la réalisation d’effets contraires, par conséquent plus progressif. Ainsi entendu, le libre arbitre est le premier moyen par lequel nous nous