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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/519

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L’école historique veut nous faire dépendre entièrement de notre passé. M. Taine, par exemple, déclare qu’en fait de constitutions et de législations « nos préférences seraient vaines : d’avance la nature et l’histoire ont choisi pour nous ; c’est à nous de nous accommoder à elles, car elles ne s’accommoderont pas à nous ; la forme sociale et politique dans laquelle un peuple peut entrer et rester n’est pas livrée à son arbitraire, mais déterminée par son caractère et son passé [1]. » On nous parle sans cesse du passé depuis quelque temps, et on oublie l’avenir. Que dirait-on d’un homme qui, ayant à choisir entre une vie juste et une vie injuste, s’appliquerait ce raisonnement : « La nature a d’avance choisi pour moi ; la forme de vie dans laquelle je puis entrer est déterminée par mon caractère et mon passé ; j’ai été injuste jusqu’à ce jour, par conséquent je dois rester d’accord avec mon caractère historique. » Dans cet argument renouvelé du « sophisme paresseux, » on néglige l’élément essentiel du problème, que nous avons tout à l’heure rétabli : on oublie que l’idée même agit pour transformer la nature, que l’histoire ne se fait pas sans nous, mais par nous, et que c’est elle en définitive qui s’accommodera à nous-mêmes. La bonne jurisprudence et la bonne politique sont comme la bonne guerre : les victoires ne viennent point toutes seules, et si les Turcs étaient aussi fatalistes qu’on le prétend, ils n’auraient point vaincu à Plevna. Les paroles de M. Taine sont le commentaire du mot célèbre : « les constitutions ne se font pas, elles poussent ; » et on pourrait lui répondre ce qu’on a répondu à Burke : les hommes ne les ont pas trouvées toutes poussées en s’éveillant un beau matin d’été ; elles ne ressemblent pas aux arbres qui, une fois plantés, croissent toujours tandis que les hommes dorment, car elles sont l’œuvre des hommes eux-mêmes.

Aussi les naturalistes devront-ils, selon nous, s’accorder à la fin avec les idéalistes pour reconnaître que tout individu et tout peuple ne saurait être trop persuadé de sa puissance de progrès, du trésor de force vive qu’il porte en lui et de la valeur croissante qu’il peut lui-même se donner.

Outre ce premier point, les naturalistes nous en concéderont encore un second : c’est que, si cette énergie perfectible qui fait le prix des hommes et des nations a des limites, ces limites du moins ne nous sont pas connues et peuvent indéfiniment se reculer dans la pratique : qui pourrait indiquer d’avance les bornes de l’activité humaine et lui défendre d’aller plus loin ? En conséquence, nul ne peut fixer à un homme ou à un ensemble d’hommes un prix matériel déterminé et pour ainsi dire une valeur-limite. D’autre part, il

  1. L’Ancien régime, préface.