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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/514

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naturalisme, le mécanisme le plus parfait est celui qui a en soi un moteur toujours présent, qui a le moins besoin de la continuelle intervention de l’ouvrier, qui même peut s’en passer à jamais, se diriger, se réparer et se refaire, s’adapter spontanément au milieu et se perfectionner par son intime énergie. Tel est l’idéal que poursuit la nature dans tout être vivant, car cela même, c’est vivre ; tel est aussi l’idéal que doit poursuivre la société humaine. Aussi les naturalistes doivent-ils le reconnaître comme les idéalistes, tout bien que la société imposé par contrainte est un bien mort, tout bien qui jaillit du sein et l’individu est un bien vivant. La véritable évolution, chez des êtres intelligens, doit avoir lieu par l’intérieur, non par des moyens extérieurs qui la réduiraient à n’être que superficielle et apparente. L’homme qui vaut le plus, comme la société qui vaut le plus, est celui qui porte en soi, autant qu’il est possible, le principe de sa valeur propre et de sa propre évolution.

Après avoir ainsi établi la supériorité du bien accompli sans contrainte, nous avons un second pas à faire, une seconde prémisse à poser. Suffît-il que la volonté soit indépendante extérieurement et exemple de toute pression étrangère ? Ne faut-il pas encore, pour se rapprocher de son idéal, qu’elle soit indépendante intérieurement ? Or l’intime et complète indépendance de la volonté serait ce qu’on nomme la liberté. La philosophie française a fondé en dernière analyse son idée du droit sur cette liberté intérieure et morale, dont la liberté extérieure n’est à ses yeux que la manifestation et la garantie. Ici encore s’est-elle fait une juste notion de l’idéal, sinon de la réalité ?

Nous croyons qu’il faut l’accorder à nos philosophes, si la volonté humaine atteignait à « la liberté morale » ou du moins s’en rapprochait le plus possible, l’individu aurait en soi une valeur plus personnelle et plus haute : on pourrait justement lui attribuer sa perfection intérieure et sa bienveillance pour autrui, en un mot le bien dont il serait l’auteur. La perfection reçue des autres est la perfection des autres, qui seuls en ont le mérite. La beauté d’une œuvre d’art appartient à l’artiste, et c’est dans la pensée de l’artiste que réside la beauté véritable dont l’autre n’est que l’image inanimée. Toute œuvre n’a qu’une valeur de forme, l’ouvrier seul a une valeur de fond. C’est par un abus de langage que nous appelons bonnes les choses matérielles soumises à des lois entièrement fatales : un cristal est symétrique, régulier, ordonné, il n’est pas bon.

Il importe seulement de concevoir avec exactitude cet idéal de liberté qui, s’il se réalisait, serait l’accomplissement de la nature humaine et comme la consécration de notre droit au respect et