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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/508

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car chaque objet gravite vers les autres, et tous les autres gravitent vers lui ; l’action régulatrice, autrefois concentrée dans la terre immobile, se dissémine à l’infini et réside à la fois avec l’être et le mouvement dans tous les objets ; le monde stellaire est en quelque sorte décentralisé. Il en est de même dans le monde moral et social : les limites reculent à l’infini, et les sociétés particulières tendent à se perdre dans la société universelle ; le vrai droit n’est plus seulement la volonté d’un prince ni l’intérêt d’un pays, il est le droit de l’homme ; par cela même, le centre du droit est partout, et chaque individu peut être considéré tour à tour comme fin ou moyen, comme obéissant ou commandant, comme sujet ou législateur de la « république universelle. »

Nous l’avons vu, c’est en France surtout, — grâce aux tendances spontanées ou réfléchies de l’esprit national et de la philosophie nationale, — que cette doctrine est arrivée à sa forme la plus haute et qu’on a tenté de l’appliquer. Or elle a pour fondement philosophique un principe, simple au premier abord, en réalité difficile à justifier : la liberté morale considérée comme absolument inviolable. Ce principe est aujourd’hui battu en brèche de toutes parts ; il est essentiel de le soumettre à une analyse attentive. Nous essaierons d’être aussi peu abstrait que possible ; toutefois, dans ces difficiles problèmes, il est des abstractions nécessaires à la rigueur de la science. Ni en Allemagne ni en Angleterre, où se produit de nos jours un nouvel essor de la pensée, on ne recule devant les considérations parfois abstruses sur lesquelles repose la philosophie politique et sociale ; le public français, fidèle à l’esprit spéculatif de notre pays, ne saurait sur ce point rester en arrière, ni négliger cette recherche des principes sans laquelle le droit et la politique appliqués risquent de s’égarer. « Quand j’ai eu découvert mes principes, disait Montesquieu, tout le reste est venu à moi. »

Le droit fondé sur la liberté morale, tel qu’on l’entend dans notre pays, est-il une réalité ? S’il n’est pas une réalité, est-il du moins un idéal ? S’il est un idéal, est-il réalisable ? — Telles sont les trois questions intimement liées que nous examinerons d’abord. Nous nous demanderons ensuite si la doctrine française, une fois rectifiée et prise en un sens supérieur, ne pourrait pas se concilier avec les doctrines allemande et anglaise.


I

Notre philosophie traditionnelle, qui a tant de fois invoqué le sens commun, se fait en réalité du droit une idée peu commune, paradoxale même sur plus d’un point. Fondant le droit sur « le respect