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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/373

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autrefois la condition de l’humanité étaient remplacées par une vague confiance dans le progrès futur, et le Dieu qu’elle accusait jadis d’être le grand artisan des misères de l’homme recevait constamment de sa bouche l’expression d’une tendresse reconnaissante. « Je sens Dieu, j’aime, je crois, » s’écriait-elle en terminant, assez peu de temps avant sa mort, le récit des évolutions successives de sa pensée religieuse. A-t-elle jamais dépassé la limite de cette croyance en un Dieu attentif et paternel ? Il faudrait pour le savoir chercher à surprendre le secret de ses méditations durant ces quelques jours de maladie rapide où son ferme esprit dut sentir l’approche et envisager l’aspect de la mort. Mais il y a quelque chose qui me répugne dans l’ardeur que l’on met aujourd’hui à interroger les mourans et à tourner au profit de ses propres croyances leur suprême témoignage. Qui peut savoir en effet si ces réponses tardives sont l’aveu sincère d’une âme qui se sent déjà en présence de son juge ou une concession banale faite aux exigences d’un monde dont il semble qu’à cette heure l’opinion ne devrait guère préoccuper ? Je dirai cependant que durant ses derniers jours aucune volonté contraire n’est venue par avance opposer d’obstacle au pieux désir exprimé par ses enfans de voir le corps de leur mère franchir le seuil de l’enceinte sacrée et recevoir la bénédiction qui, dans la liturgie de l’église, encourage le départ de l’âme chrétienne : aucune parole ne s’échappa de ses lèvres pendant sa lente agonie que pour exprimer des sentimens de tendresse et de reconnaissance. Elle fit approcher ses petites-filles de son lit pour leur dire : « Mes chéries, ce que je regrette le plus, c’est de vous quitter. » Lorsque le délire de la mort l’eut saisie, on l’entendit plusieurs fois murmurer d’une voix indistincte ces mots : « Ne touchez pas à la verdure. » Elle voulait, on le crut du moins, par ces paroles confuses, exprimer le désir qu’on laissât debout un groupe d’arbres verts qui ombragent le caveau de famille où son aïeule dort à côté de son père, où sa place était déjà préparée. Son dernier vœu a été exaucé. On n’a pas touché à la verdure, et les arbres qu’elle aimait balancent encore au-dessus de la tombe où repose sa dépouille leur feuillage qui ne meurt point, symbole d’une espérance dont par-delà le grand voile elle aura connu sans doute la réalité.

Othenin d’Haussonville.