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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/351

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présence d’un horizon borné et d’un champ de terre brune en hiver, verte au printemps, jaune en été. Elle proteste, au début de la Mare au diable, contre la dureté de ce refrain inscrit au bas d’un tableau d’Holbein qui représente un laboureur dont la Mort excite les chevaux :

À la sueur de ton visage,
Tu gagneras ta pauvre vie :
Après long travail et usage,
Voici la Mort qui te convie.


Mais elle semble elle-même par instans pénétrée de la rudesse de ces pauvres vies consacrées à un long travail et usage dont la mélancolie se traduit parfois dans les propos sentencieux des paysans. « A présent qu’il a reçu la grâce du saint baptême, ce qui peut lui arriver de plus heureux, c’est de mourir, » disait devant moi une vieille femme sur la place d’un village, en parlant d’un enfant qui venait de naître. Elle ne se doutait guère que deux mille ans plutôt Ménandre avait dit : « Ceux qui meurent jeunes sont aimés des dieux ; » mais elle rendait par là cette impression confuse de tristesse qu’inspire au paysan le sentiment de sa condition et dont, en dépit d’un certain parti-pris, George Sand a peine à se défendre. En lisant ses romans champêtres, on croirait voir un de ces paysages de l’école hollandaise où une nature grasse et féconde est éclairée par les rayons d’un pâle soleil perçant à travers le brouillard. Mais on y respire aussi un certain enivrement de la vie rustique, qui fait comme la contre-partie de cette impression mélancolique. Il y a, au début de la Mare au diable, une scène de labourage par une journée d’automne qui atteint presque à la simple beauté de l’antique ; on dirait, dans un chant d’Hésiode, la description de quelque métope sculptée au fronton d’un temple de Cérès.

George Sand n’a pas attendu d’écrire ses romans champêtres pour donner une large place dans ses œuvres aux descriptions de la nature. C’est par là peut-être qu’elle s’est élevée le plus haut et dès ses premiers essais. La promenade dans les trames du Berry qui ouvre le premier chapitre de Valentine, et le récit de cette journée d’été passée dans les prairies au bord de l’Indre, où Bénédict, assis sur le tronc d’un vieux frêne, contemple l’image de Valentine se reflétant dans l’eau immobile, annoncèrent au monde littéraire qu’un nouveau peintre de la nature était né. Mais ce don éclata surtout dans les Lettres d’un voyageur, dont les premières sont datées de Venise, et qui donnent le droit de comparer George Sand aux deux plus grands peintres de la nature que notre