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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/344

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un des remèdes sur lesquels elle comptait pour diminuer la vivacité des luttes sociales et politiques : « Dans ce temps-là, écrivait-elle dès 1841, chacun ayant des droits politiques, et l’exercice de ces droits étant considéré comme une des faces de la vie de tout citoyen, il est vraisemblable que la carrière politique ne sera plus encombrée de ces ambitions palpitantes qui s’y précipitent aujourd’hui avec tant d’âpreté. » Si, sur la fin de sa vie, on lui eût demandé ce qu’elle pensait de l’efficacité du remède apporté par le suffrage universel à l’âpreté des ambitions palpitantes, la bonne foi, qui était une des qualités dominantes de son esprit, né lui eût pas permis de dire que la vertu du remède avait répondu à son attente. Mais, si la désillusion devait être prompte à venir, l’enthousiasme des premiers jours avait été grand. Une lointaine et stérile adhésion n’aurait pas suffi à la manifestation de cet enthousiasme. Elle accourut de Nohant à Paris, et vint trouver Ledru-Rollin, dont elle avait fait la connaissance lors du procès d’avril, pour mettre à sa disposition son dévoûment et sa plume. Pendant toute la durée du gouvernement provisoire, elle vécut au ministère de l’intérieur dans ce singulier milieu où, dit Mme d’Agoult dans son Histoire de la révolution de 1848, « on portait des chapeaux montagnards, des gilets à la Robespierre, on se tutoyait sans se connaître, on affectait de choquer les bienséances par des rudesses triviales et l’on mesurait au cynisme des formes l’énergie des vertus républicaines. » George Sand donna de sa vertu républicaine une preuve de meilleur aloi en offrant ses services pour la rédaction du Bulletin de la république, offre qui fut acceptée par une délibération officielle du gouvernement provisoire. Peu à peu et sous son influence, ce Bulletin changea de caractère. Au lieu de demeurer une publication chargée de mettre le gouvernement provisoire en relations avec les ouvriers des villes et les paysans des campagnes « par un perpétuel échange d’idées » (tel était le programme de la publication), le Bulletin de la république devint un organe où George Sand développa à l’aise et sans surveillance les théories qui préoccupaient son esprit. C’est ainsi que le Bulletin n° 12 était consacré tout entier à dépeindre les souffrances de la femme du peuple et les hontes de la prostituée, sujet qui pouvait paraître assez singulièrement choisi pour un recueil essentiellement politique. Mais George Sand ne bornait pas là ses hardiesses, et elle s’attirait de la part de Ledru-Rollin un désaveu pour avoir encouragé en quelque sorte l’insurrection du 15 avril, en déclarant dans le Bulletin n° 16 que, si le résultat des élections ne répondait point au désir du peuple de Paris, « il manifesterait une seconde fois sa volonté et ajournerait les décisions d’une fausse représentation nationale. » En même temps,