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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/340

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Aucun mobile de cette nature ne pouvant être attribué à une femme, je persiste à savoir quelque gré à George Sand de l’ardeur peut-être un peu inconsidérée avec laquelle elle s’est lancée à la recherche du problème social. Je suis persuadé qu’au point de départ elle était sincère. Le fond de sa nature était généreux et bon, bien qu’elle ne fût pas incapable de se laisser entraîner par la passion à quelque dureté, et son oreille était facilement accessible à ce long cri de souffrance qui s’élève du fond, de la société, et que l’étourdissement du plaisir empêche souvent d’entendre au sommet. Je ne voudrais cependant pas répondre qu’à la longue un peu d’affectation ne se soit mêlé à son enthousiasme révolutionnaire. « Ne croyez pas trop à mes airs sataniques, écrivait-elle à Sainte-Beuve quelque temps après la publication de Lélia ; je vous jure que c’est un genre que je me donne. » N’était-ce pas aussi un genre qu’elle se donnait lorsqu’elle écrivait, à l’annonce d’un procès dirigé contre quelques-uns de ses amis politiques : « Ainsi nous nous reverrons, non plus comme d’heureux voyageurs, non plus comme de gais artistes, dans les riantes vallées de la Suisse ou dans les salles de concert, ou dans l’heureuse mansarde de Paris, mais bien sur l’autre rive de l’Océan ou dans les prisons, ou au pied d’un échafaud, car il est facile de partager le sort de ceux qu’on aime quand on est bien décider à le faire ; si faible et si obscure qu’on soit, on peut obtenir de la miséricorde d’un ennemi qu’il vous tue ou qu’il vous enchaîné. » Elle savait bien que le pacifique gouvernement contre lequel elle s’échauffait si fort ne l’enverrait pas de l’autre côté de l’Océan et encore moins à l’échafaud. Aussi a-t-on pu dire avec esprit qu’elle se poudrait de rouge ; mais la poudre rouge était si fort de mise dans le monde où elle s’était fourvoyée qu’il faut un peu l’excuser de n’avoir pas su mieux se défendre contre cette mode. Ses démêlés judiciaires avec son mari l’avaient mise de bonne heure en relations avec Michel de Bourges. Le célèbre avocat prit rapidement une grande influence sur son esprit et lui communiqua quelque chose de la haine furieuse qu’il éprouvait contre la société. Elle a raconté d’une façon assez dramatique la première conversation où Michel de Bourges lui découvrit la hardiesse de ses vues et la profondeur de ses colères. C’était un soir d’hiver sur le pont des Saints-Pères. Il y avait bal aux Tuileries, et l’on voyait le reflet des lumières sur les arbres du jardin. On entendait le son des instrumens qui passait par bouffées dans l’air chargé de parfums printaniers. Le quai désert du bord de l’eau, le silence et l’immobilité qui régnaient sur le pont, contrastaient avec ces rumeurs confuses, cet invisible mouvement. Ce contraste et la pensée des misères sans nombre qui se cachaient sous les toits de ce Paris silencieux irritèrent Michel de Bourges, qui se lança dans une déclamation