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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/286

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s’écroulant faisaient jaillir des débris enflammés ; qui ne se rappelle ces murs éventrés, ces plaies vives de la demeure dévoilant ses secrets ; qui ne se rappelle l’ardeur des pompiers, dont les premiers arrivés sur ces lieux désolés furent ceux de Marly-le-Roy, et luttèrent en vain pour arracher à l’incendie une proie qu’il ne lâcha plus ? J’ai vu là un spectacle que je n’oublierai jamais. Parmi les sept malheureux qui furent asphyxiés dans les caves de la maison d’angle de la rue Royale et de la rue du Faubourg-Saint-Honoré se trouvaient le portier et sa femme. Lorsqu’après avoir pu creuser une tranchée sous les ruines embrasées, on fut parvenu jusqu’à eux, on les retrouva enlacés dans les bras l’un de l’autre. Le mari, M. Robardet, était facteur à la poste ; ses camarades voulurent lui rendre les derniers honneurs. Il n’y avait plus alors de corbillards, car l’administration des pompes funèbres était encore au centre de l’insurrection. Un menuisier cloua deux cercueils dans lesquels on enferma les deux cadavres. Les bières furent placées sur une Victoria, et, comme on n’avait pu se procurer de drap mortuaire pour les envelopper, on jeta dessus deux manteaux de facteur. On les conduisit à Saint-Augustin, puis au cimetière Montmartre. Tous les facteurs suivaient ce triste convoi ; Paris les vit passer, s’en émut, et raconta sérieusement que M. Rampon, directeur des postes, avait été fusillé.

Pendant les cinquante-six jours que dura la lutte contre la commune, la marine n’a point ménagé son dévoûment ; elle se donna sans réserve et avec un héroïsme constant à la cause de la civilisation outrageusement attaquée. Lors des dernière combats, pendant cette semaine maudite qui semble avoir résumé tous les épouvantemens de l’histoire, elle fut au premier rang de nos soldats, rivalisant de courage avec eux pour purger notre ville des sanglantes sanies qui la déshonoraient ; autant que nul autre corps d’armée, elle eut l’esprit de sacrifice et d’abnégation. Elle a été dans nos rues, contre les barricades impies, contre les bandes d’assassins et d’incendiaires, ce qu’elle est sur les océans et sur les terres loinlaines : brave, inébranlable et simple. Paris, pour lequel sans marchander elle a donné son sang, ne l’oubliera pas. Quant aux Parisiens, lorsqu’ils passent sur la place de la Concorde et qu’ils admirent le monument construit par Gabriel, qu’ils se souviennent qu’ils en doivent la conservation au docteur Mahé, chirurgien de la marine ; à M. Gablin, chef du matériel, et à l’amiral Pothuau, qui, venant seul, comme un paladin des romans de chevalerie, reprendre possession de sa résidence, a, sans tarder, énergiquement mis en œuvre tous les moyens d’action dont il disposait, pour aider la France à reconquérir sa capitale.


MAXIME DU CAMP.