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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/275

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expédier dans les salles du musée du Louvre. — Mais, répliqua le docteur, les Tuileries sont en feu ; avant une heure, le Louvre brûlera. — Non, le vent est de l’est, dit Brunel. — Le vent peut changer, riposta le chirurgien. — Mais que faire ? s’écria Brunel. — Tenir l’ordre pour non avenu et ne point incendier une ambulance remplie de blessés protégés par la convention de Genève. » — Du groupe des officiers s’éleva une voix qui dit : « On ne peut discuter les ordres du comité de salut public ; l’ordre est de brûler, il faut brûler ! — Le comité de salut public, dit Brunel en s’adressant au docteur, ignore peut-être que l’hôtel de la marine contient une ambulance ; je vais provoquer de nouvelles instructions ; en attendant, préparez l’évacuation. » Il écrivit une lettre, appela un de ses officiers d’ordonnance : « Montez à cheval, allez à l’Hôtel de Ville, demandez une réponse et revenez vite ! »

Le docteur Mahé, profondément ému, retournait à son ambulance, lorsqu’il rencontra M. Gablin qui passait dans un couloir. En deux mots, il le mit au fait. Sans se parler davantage, ils échangèrent une poignée de main et un regard qui contenaient bien des promesses. En hâte, aidé de l’adjudant Langlet et de deux hommes de service régulier, les seuls qui lui eussent été laissés, M. Gablin fit descendre dans les caves des tableaux, des pendules et quelques chronomètres qu’il avait pu soustraire à la rapacité des fédérés. Il entra ensuite dans sa chambre, y prit un revolver de la marine, le chargea avec soin et le mit dans sa poche. Ceci fait, il attendit. M. Mahé avait réuni ses infirmiers et il attendait aussi. Dans le cabinet du ministre, les officiers buvaient. Brunel, pensif, se promenait de long en large ; dans les postes, des fusiliers marins de la commune étaient ivres ; dans la rue, la danse avait cessé ; tout ce qui ne dormait pas s’empressait autour de la Vandewal qui, ayant voulu voir de près l’incendie des Tuileries, était arrivée au moment de l’explosion des barils de poudre placés par Victor Bénot dans la salle des Maréchaux ; elle avait pris peur, s’était sauvée, avait passé entre deux barreaux des grilles et s’était, dans ce mouvement, cruellement froissé la poitrine qu’elle montrait à tout le monde en geignant.

Il était un peu plus de minuit lorsque l’officier revint ; il descendit de cheval sous la grande porte, rencontra Matillon et lui parla à l’oreille. Matillon dit à M. Le Sage : « Prenez vos nippes, votre femme, votre enfant, et filez sans vous retourner : on va faire sauter le ministère. » M. Le Sage courut prévenir le docteur Mahé, qui répondit : « Laissez-moi faire, nous gagnerons du temps, tout n’est pas encore perdu ! » M. Mahé est un homme de taille moyenne, blond, aux yeux pétillans de vivacité, très dévoué à la noble profession qu’il exerce, ne s’étonnant de rien et gardant en toute