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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/264

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arrondissement et de les diriger de suite sur l’École militaire. Salut et fraternité. — Le secrétaire-général du comité de salut public, HENRI BRISSAC. » Latappy comprit cette instruction d’une façon particulière ; il réunit immédiatement tous ses chefs de service, leur déclara qu’ils étaient consignés et leur défendit absolument de sortir du ministère. On se le tint pour dit, et nul n’insista. « La nuit se passa fort gaîment à boire et à manger, a écrit un témoin oculaire dans un rapport que j’ai sous les yeux ; seulement ces messieurs montaient à tour de rôle sur la terrasse, interrogeaient l’horizon et redescendaient en disant : « On n’entend rien. »

Au point du jour, vers quatre heures du matin, la place de la Concorde, qui avait été silencieuse pendant toute la durée de la nuit, s’emplit subitement d’un tumulte indescriptible ; un troupeau de fédérés affolés par la terreur, avec ou sans armes, fuyaient sans retourner la tête, heurtés, renversés par les fourgons, par les pièces d’artillerie qui bondissaient sur les pavés avec un bruit terrible. Par le Cours-la-Reine, par l’avenue des Champs-Elysées, par l’avenue Gabriel, ils accouraient les bras serrés au corps, allant droit devant eux, hors d’haleine, escaladant les barricades et disparaissant vers le centre de Paris. Les moins effrayés avaient conservé leur fusil. Les caissons, les cavaliers, se jetaient dans la rue Boissy-d’Anglas et gagnaient le boulevard libre d’obstacles. Au-delà du pont de la Concorde, on entendait aussi une grande rumeur : c’étaient les bandes de Vinot et de Razoua qui galopaient comme des chacals en abandonnant l’École militaire, le Champ de Mars et l’esplanade des Invalides. M. Gablin saisit une longue-vue, enjamba les escaliers en quelques bonds, et de la terrasse du ministère il regarda vers le Trocadéro ; il aperçut des soldats de la ligne et des fusiliers marins qui s’y massaient. Il respira largement comme un prisonnier délivré. En descendant, il rencontra M. Le Sage, et lui dit : « Les voilà ! nous sommes sauvés ! » M. Le Sage répondit tristement : « Les matières incendiaires sont encore dans la petite cour. »

Le 30e bataillon sédentaire, qui était toujours de garde à l’hôtel de la marine, se rassembla sans mot dire et s’en alla paisiblement par la rue Royale, oubliant derrière lui un de ses tambours qui était tellement ivre que l’on ne parvint jamais à le réveiller. Latappy descendit du faîte des grandeurs avec une simplicité philosophique qui fait son éloge. Vers cinq heures du matin, au moment où le bataillon pliait bagage et opérait honnêtement sa retraite, Latappy demanda une tasse de café ; il dit au garçon qui la lui apporta : « Eh bien ! tu n’auras plus longtemps à me servir ; tout a une fin en ce bas monde ; je vais quitter le ministère sans