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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/253

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répondit : — Vous, vous m’avez l’air d’un évadé, et je vais vous conduire au dépôt. — M. Gablin eut beau regimber, il fallut obéir ; heureusement ce fédéré prudent entra au poste pour prendre des hommes de renfort, afin de s’assurer du prisonnier. Celui-ci fut reconnu par un des soldats qui l’avaient conduit chez le juge d’instruction. M. Gablin fut ramené devant le magistrat, qui cette fois signa une mise en liberté régulière, à laquelle il ajouta courtoisement un laisser-passer. M. Gablin, rentré au ministère où l’on n’espérait plus trop le revoir, fut mandé chez Latappy. Le délégué s’excusa, dit qu’il regrettait vivement ce qui était arrivé, parla de malentendu, et finit par insinuer qu’il avait fait prier Gournet de relâcher immédiatement le prisonnier arrêté par erreur, — ce qui était contraire à la vérité ; enfin, avec quelque embarras, Latappy demanda à M. Gablin de s’engager par écrit à ne plus correspondre avec Versailles. M. Gablin se soumit à cette condition d’autant plus volontiers qu’il n’envoyait jamais aucune correspondance à son ministre régulier et qu’il se contentait de rapports verbaux directement faits à M. de Champeaux, délégué du ministère à Paris, avec lequel il avait des rendez-vous fixés d’avance, mais dont le lieu n’était jamais le même. En effet, M. de Champeaux, dont le dévoûment fut impeccable pendant toute la durée de la commune, avait été décrété d’accusation ; il le savait, prenait les précautions nécessaires, ne dormit pas, depuis le 12 avril, une seule nuit dans le même domicile, et à force de sagacité réussit à dépister toutes les recherches que Raoul Rigault dirigeait incessamment contre lui.

M. Gablin en avait été quitte à bon marché, car plus d’un fonctionnaire paya alors par une longue détention la fidélité gardée aux administrations régulières. Le 30e bataillon était toujours au poste du ministère et n’offrait aucun danger, mais l’introduction subite d’un nouveau personnage prouva aux employés qu’il fallait redoubler de prudence. Le 6 mai, un Polonais, nommé Landowski, vint s’installer et établir ses bureaux dans l’hôtel de la marine en qualité de commissaire de police de la navigation et des ports. C’était un ami de Raoul Rigault, qui, le 20 mars, l’avait nommé commissaire de police provisoire du quartier Saint-Denis ; cela n’avait point empêché Landowski de participer à une action militaire, sous le titre de chef de légion. Il était à Asnières le 20 avril sur la rive gauche de la Seine ; repoussé vivement par les troupes françaises, il perdit quelque peu la tête, ne pensa guère qu’à sa sécurité personnelle, passa lestement le pont de bateaux et donna ordre de le rompre. L’ordre fut rigoureusement exécuté, au grand détriment des gardes nationaux, qui, bousculés par les gendarmes et les soldats de ligne, se noyèrent, furent tués ou mirent bas les armes en