Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/238

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Saint-Pétersbourg pourrait se relâcher : il accepterait au besoin, pour une portion de sa créance, la cession de Kars, de Batoum, de Bayazid, d’Ardaham, plus quelques navires cuirassés ; la Turquie n’aurait plus guère à trouver qu’un milliard en argent pour le donner aux Russes ! Tous ces comptes réglés, que resterait-il au sultan ? Il aurait probablement Constantinople et son jardin ! Il n’aurait plus ni Sofia, ni Philippopoli, ni les Balkans, ni les bords du Danube, ni Widdin, ni Silistrie, ni la plus grande partie de l’Arménie. Il pourrait dire, lui aussi, comme le Reschid des Orientales : «… De mon empire, hélas ! rien ne me reste… » En revanche, s’il y tenait, il aurait l’avantage d’un traité d’alliance offensive et défensive avec le tsar, et désormais, selon le mot du grand-duc Nicolas au vieux Namyk-Pacha, « la Russie et la Turquie resteraient amies ! » L’indépendance de l’empire ottoman serait complètement garantie contre toute menace extérieure, — ainsi qu’on vient de le voir, du reste, par les démonstrations de l’armée russe devant Constantinople, le jour où la flotte anglaise a paru dans la mer de Marmara !

Est-ce bien là le dernier mot de ces négociations qui se poursuivent à San-Stefano, au quartier-général du grand-duc Nicolas ? Tout est devenu possible depuis quelque temps, notre continent civilisé s’accoutume à ne plus s’étonner de rien. Assurément la Russie a tous les droits que peut donner la victoire. Elle tient l’empiré turc vaincu, désarmé et impuissant sous ses pieds. Elle peut tout, puisqu’elle est partout, des rives du Danube à la mer Egée, de Widdin au détroit des Dardanelles, aux approches de Gallipoli ; elle a les forteresses et des stations sur toutes les mers. Elle campe en pays conquis, elle peut se croire maîtresse de dicter ses volontés. Seulement c’est là que commencent pour elle les difficultés et les dangers de ces fascinations de la force dont elle semble si peu se défendre. Le malheur de la Russie est d’avoir soulevé trop de questions qu’elle ne peut résoudre et de s’être tellement avancée qu’aujourd’hui il lui est peut-être aussi difficile de reculer que d’aller jusqu’au bout de ses desseins.

Déjà elle a l’embarras de ses victoires ou de sa prépotence, elle se voit assaillie de toute sorte de complications intimes qui lui viennent même de ceux qu’elle a pris pour alliés ou pour complices, dont elle a excité les passions et les instincts, — même de ces populations qu’elle se flatte de dominer en leur donnant une apparence d’affranchissement. Ce qu’elle fait pour la Bulgarie devient une blessure pour les Grecs qui ont, eux aussi, le droit de se considérer comme des héritiers naturels appelés à recueillir leur part de la succession ottomane, et qui se sentent froissés de l’extension donnée à la Bulgarie nouvelle, des usurpations slaves dans des régions helléniques. La Russie n’a point dédaigné l’été dernier le secours des Roumains, qui ne lui ont pas été en effet inutiles à l’heure critique des défaites devant