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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/232

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prohibitifs barre le passage à notre commerce comme par une muraille de la Chine, se rende maître des bouches du Danube et nous ferme le seul chemin qui nous soit ouvert à l’Orient ? Souffrirons-nous aussi que ses conquêtes compromettent l’existence de l’empire austro-hongrois, à qui nous unissent des liens d’amitié et la solidarité des intérêts ? M. de Bismarck avait affirmé un jour que, si jamais il se donnait au diable, ce serait à un diable teuton ; a-t-il manqué à sa parole ? s’est-il donné à un diable moscovite ? ou bien faut-il croire que les foudroyans succès des vainqueurs de Plevna ont trompé toutes ses prévisions, et qu’il s’est laissé surprendre par l’événement comme jadis se laissa surprendre Napoléon III par la victoire de Sadowa ? — L’Allemagne peut se rassurer. Nous croyons que M. de Bismarck s’est encore plus instruit à l’école de l’empereur Napoléon III qu’à celle du prince Gortchakof ; il a médité ses fautes autant que ses succès, et s’il lui a emprunté quelques-uns de ses procédés, il y a ajouté l’art de s’en servir. On a remarqué depuis longtemps que les inventeurs finissent presque toujours mal, et que ceux qui viennent après eux et qui perfectionnent l’instrument font une grande fortune. Avoir l’idée n’est rien, il faut savoir l’exécuter. Quand Napoléon III apprit la bataille de Sadowa, il se trouva qu’il n’était pas prêt, qu’il n’avait pas 100,000 hommes à porter sur le Rhin pour y défendre les intérêts français. M. de Bismarck est prêt, il ne l’a jamais été davantage. Les Russes n’en doutent point ; ils savent qu’il suffirait d’un mot parti de Berlin pour les arrêter ; ce qui les tranquillise, c’est qu’ils savent aussi que ce mot ne sera pas dit.

Les Allemands attendaient avec une fiévreuse impatience que M. de Bismarck sortît de son nuage, qu’il rompît son long silence, qu’il daignât s’expliquer. La demande d’interpellation sur les affaires d’Orient avait été signée par des représentai de presque tous les partis, et l’homme des grands jours, l’homme qui se réserve pour les occasions, M. de Bennigsen, avait été chargé de la développer. Nous sommes persuadé que dans le remarquable discours qu’il a prononcé le 19 février, M. de Bennigsen a été véritablement l’interprète de l’opinion allemande ; nous croyons que c’est elle-même qui a dit par sa bouche : « Si nous consentons à supporter sans nous plaindre les charges croissantes d’un régime militaire qui nous pèse, ce n’est pas que nous rêvions de nouvelles conquêtes ; quelle guerre intérieure, faite par nous avec ou sans alliés, pourrait nous procurer une augmentation de puissance ou un accroissement de territoire qui fût pour nous un gain plutôt qu’un embarras ? Si nous avons l’armée que nous avons, si nous n’avons garde de la diminuer, c’est que non-seulement nous voulons être en état de nous protéger contre toute attaque, mais que nous sentons aussi la responsabilité attachée à notre grandeur et que nous voulons pouvoir assurer la paix à l’Europe. »